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**« Les investisseurs croient acheter des actions.
Les historiens de demain diront peut-être qu’ils achetaient déjà le XXIᵉ siècle. »**

Fernand Braudel nous a appris une chose essentielle.
Les véritables changements historiques ne sont presque jamais visibles dans le bruit quotidien.
Les batailles.
Les élections.
Les crises.
Les krachs.
Tout cela appartient au temps court.
Mais sous cette agitation existe un autre temps.
Le temps des structures.
Le temps des civilisations.
Le temps des infrastructures.
C’est précisément dans ce temps-là que nous sommes entrés.
Les fluctuations hebdomadaires du Nasdaq comptent.
Mais elles comptent moins que la multiplication des centres de données.
Moins que la renaissance du nucléaire.
Moins que la guerre mondiale des semi-conducteurs.
Moins que la reconstruction des réseaux électriques.
Nous ne vivons pas un simple marché haussier.
Nous vivons une mutation braudélienne.
Oswald Spengler pensait que chaque civilisation produisait une forme particulière de puissance.
Notre civilisation produit le calcul.
Elle transforme toute réalité en information.
Toute décision en optimisation.
Toute relation en donnée.
Toute intelligence en modèle.
Le calcul cesse d’être une technique.
Il devient la langue commune de la puissance.
Voilà pourquoi les marchés semblent parfois irrationnels.
Ils ne valorisent déjà plus seulement des bénéfices.
Ils valorisent des positions dans la prochaine architecture du monde.
Arnold Toynbee expliquait que les civilisations ne disparaissent pas faute de richesses.
Elles disparaissent lorsqu’elles échouent à répondre à un défi historique.
Le défi du XXIᵉ siècle est évident.
L’intelligence artificielle.
L’énergie.
La souveraineté.
Le calcul.
Les pays capables d’organiser ces quatre dimensions deviendront probablement les centres de gravité de la prochaine époque.
Les autres suivront.
Ou dépendront.
Carl Schmitt définissait le politique comme la capacité de distinguer l’ami de l’ennemi.
Aujourd’hui cette distinction change de nature.
Elle ne passe plus seulement par les frontières.
Elle passe par les chaînes d’approvisionnement.
Les GPU.
Les puces.
Les câbles.
Les satellites.
Les modèles.
Les centres de données.
Le contrôle des infrastructures devient une catégorie géopolitique.
Le calcul devient un instrument de souveraineté.
Peter Thiel répète souvent qu’une entreprise réellement exceptionnelle construit un monopole.
Le marché continue pourtant de raisonner comme si la concurrence restait la norme.
Je pense exactement l’inverse.
Les grandes entreprises IA ne cherchent pas seulement des parts de marché.
Elles cherchent des positions irréversibles.
Le véritable objectif n’est plus de vendre davantage.
Il est de devenir indispensable.
Voilà pourquoi l’IA ressemble davantage à un réseau électrique qu’à une application.
Voici probablement l’idée la plus dérangeante de ce rapport.
Nous continuons de parler d’économie.
Mais ce mot devient peut-être insuffisant.
L’économie supposait des échanges.
Le monde qui vient repose davantage sur :
des infrastructures,
des dépendances,
des réseaux,
des plateformes,
des protocoles,
des normes.
Autrement dit,
la politique revient à l’intérieur même de l’économie.
Le pouvoir remplace progressivement le marché comme principe organisateur.
Toutes les grandes civilisations se sont organisées autour d’un principe invisible.
Rome autour du droit.
La chrétienté autour de la transcendance.
La modernité autour du progrès.
Notre siècle semble choisir un autre centre de gravité.
Le calcul.
Tout devient :
mesurable,
prévisible,
optimisable,
automatisable.
Le danger n’est pas le calcul.
Le danger est de croire que tout ce qui compte peut être calculé.
Car une civilisation qui réduit intégralement le réel au calcul risque d’oublier ce qui fait précisément la singularité humaine :
le jugement,
la liberté,
l’imagination,
la responsabilité,
la tragédie.
Nous pensions que l’IA poserait une question technologique.
Elle pose une question philosophique.
Comment préserver une civilisation humaine dans un monde où la capacité de calcul devient la principale ressource stratégique ?
Cette question ne concerne plus seulement les ingénieurs.
Elle concerne les investisseurs.
Les dirigeants.
Les États.
Les citoyens.
Et finalement chacun d’entre nous.
Pendant des années,
nous avons décrit le XXIᵉ siècle comme le siècle de l’information.
Je crois que nous nous sommes trompés.
Il sera le siècle de la puissance computationnelle.
L’information circule.
Le calcul décide.
L’information est abondante.
Le calcul est rare.
L’information est ouverte.
Le calcul exige des infrastructures colossales.
L’information appartient à tous.
Le calcul appartient à quelques-uns.
Voilà la véritable révolution.
« Chaque époque possède sa ressource stratégique.
Le blé fit les empires antiques.
Le charbon bâtit la révolution industrielle.
Le pétrole dessina le XXᵉ siècle.
Le calcul façonnera probablement le XXIᵉ.
Mais une dernière question demeure.
Qui possédera les machines qui calculent…
…et qui possédera encore la liberté de penser en dehors d’elles ? »
🐺
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