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"Le Groenland n’est pas le chapitre 1. Beaucoup de choses se jouent ailleurs"

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Les métaux seront le "pétrole" du XXIe siècle. Défense, transition énergétique, mobilité, les besoins explosent. Et les tensions internationales s'accentuent fortement.

Dans ce contexte, le conseiller en stratégie et finance du cabinet parisien Ondra, Jean-Wilfried Diefenbacher, fait le déplacement à Luxembourg pour présenter ce mercredi son livre "La guerre du métal – L'Europe doit choisir : vassalité ou souveraineté", qu'il présentera lors des Rencontres Stratégiques du Manager, think-tank du cabinet de conseil BSPK. Son profil est à première vue surprenant pour la thématique, mais il l'assume. Entretien.

Vous êtes conseiller en stratégie et en finance, pourquoi avoir écrit un livre sur la "guerre du métal" ?

Je ne suis pas ingénieur, mais j'ai près de trente ans d'expérience dans le conseil stratégique et financier, notamment sur des enjeux liés aux ressources naturelles. Je ne voulais pas produire un énième rapport d'expert, je voulais m'adresser au grand public. L'idée, c'était d'expliquer ma lecture des tensions autour des métaux dits critiques et stratégiques pour l'Union européenne.

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A-t-on justement manqué de vision en Europe ? On établit des listes de métaux critiques, mais agit-on ?

Il y a un mythe que j'essaie de combattre : l'idée que nos dirigeants ne comprennent rien, que l'Europe est forcément trop lente, trop molle. Ce n'est pas vrai. C'est un argument tarte à la crème. Il faut se replacer dans le double contexte des dernières décennies : l'effondrement du bloc soviétique en 1991 et l'entrée de la Chine dans l'OMC en 2001.

guillement

"L'idée que nos dirigeants ne comprennent rien, que l'Europe est forcément trop lente, trop molle. Ce n'est pas vrai"

Notre génération, en Europe, a été élevée dans la "mondialisation heureuse" : une vaste zone de prospérité, avec des règles et des normes. La doxa était simple : si les normes de marché, environnementales, de sécurité et de qualité sont respectées, et si un produit est équivalent ou meilleur et moins cher parce qu'il vient d'ailleurs, alors il n'y a pas de problème. Au contraire : la concurrence est censée être bénéfique. À l'époque, cette logique avait un sens. Dire aujourd'hui qu'on a "manqué de vision", c'est, à mon sens, faire un mauvais procès.

Jean Wilfried Diefenbacher, conseiller en stratégie et finance au cabinet Ondra.

Jean Wilfried Diefenbacher, conseiller en stratégie et finance au cabinet Ondra. ©D.R.

Pourtant, dans votre livre, vous dites quand même que l'Europe a fait des plans, et qu'ils étaient peut-être insuffisants.

L'Europe s'est longtemps pensée comme un marché ; elle commence à se penser comme une puissance. Mais la repolarisation du monde a été plus rapide et plus brutale qu'on ne l'imaginait. Le constat, un peu amer, c'est que nos grands partenaires — les États-Unis d'un côté, la Chine de l'autre — ont plus vite décidé de ne plus jouer avec les mêmes règles. La vitesse du retournement a pu surprendre les démocraties européennes, je l'admets. Mais là encore, je ne suis pas sûr que ce soit un manque de vision. Et puis l'Union européenne, c'est un gros paquebot : on est 27, on discute, cela prend du temps.

guillement

"On ne peut pas agir avec la brutalité ni l'efficacité d'un État fédéral comme les États-Unis ou d'un régime comme la Chine."

On ne peut pas agir avec la brutalité ni avec l'efficacité d'un État fédéral comme les États-Unis ou d'un régime comme la Chine. Ce n'est pas notre fonctionnement. Mais ça évolue. Il y a trois ans, on ne parlait pas de préférence européenne, pas de protectionnisme intelligent. Ce n'était pas dans le vocabulaire. On sent clairement une accélération et un changement de langage.

L'Europe s'est donc réveillée à cause de Trump, qui a poussé le curseur très loin…

Oui. Comme souvent, il y a un terrain favorable et un déclencheur. Et cela a été accéléré de façon importante et assez violente par le début de l'administration Trump. Mais Obama avait commencé bien avant lui à remettre les règles internationales en question, et Biden également avec l'IRA (Inflation Reduction Act).

guillement

"Cela a été accéléré de façon assez violente par le début de l'administration Trump. Mais Obama avait commencé bien avant lui à remettre les règles internationales en question."

Sur les métaux, au-delà de l'extraction, il y a l'importance du raffinage. C'est ce que nous avons abandonné en Europe ? Pour rappel, la Chine a le monopole du raffinage de terres rares.

Le raffinage de terres rares était une compétence française justement, on le faisait près de La Rochelle par le passé. Puis on a délocalisé. La Chine a montré qu'on peut devenir un géant minier sans forcément avoir la ressource sur son propre territoire. Elle a d'abord accueilli des usines de raffinage, souvent européennes. Ensuite, elle a copié, puis amélioré, jusqu'au moment où elle n'a plus eu besoin des Européens.

Comment peut-on répondre à cela aujourd'hui ?

Il y a deux volets : un volet offensif et un volet défensif. Le volet défensif, on le connaît : préférence européenne, quotas, seuils à ne pas dépasser pour pouvoir vendre sur le marché européen, par exemple sur les batteries électriques. Le volet offensif, c'est le soutien aux filières. Mais le rattrapage industriel prend du temps et coûte extrêmement cher.

C'est possible, alors que les comptes sont dans le rouge et qu'on rechigne à financer des projets ?

Il y a de l'argent au niveau européen. Et tout n'est pas qu'une question de budget : il faut aussi du temps, du savoir-faire, un apprentissage. Dix ans d'expérience industrielle ne se rattrapent pas simplement à coups de millions d'euros.

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Êtes-vous favorable à l'exploration et à l'ouverture de mines en Europe ?

Est-il pertinent d'avoir une présence européenne sur toute la chaîne de valeur, de l'extraction jusqu'au recyclage ? Je pense que oui. Bien sûr, on ne choisit pas la géologie : s'il n'y a pas de nickel en Europe, on ne va pas décréter qu'il y en a. Mais sur la réouverture de mines, il vaut mieux essayer. Il faut surtout dérisquer ces investissements, sinon le capital privé n'y investira pas. Je ne crois pas qu'il y ait eu, en Occident, de révolution industrielle sans un rôle actif de la puissance publique.

Comment convaincre le grand public d'ouvrir une mine près des habitations en Europe ?

Aujourd'hui, l'image de la mine, c'est Germinal : houille, terrils, "gueules noires". Mais une mine moderne n'a plus grand-chose à voir avec ça. C'est souvent souterrain, avec des robots, des engins pilotés, des salles de contrôle. On est loin de la fosse, du canari et du coup de grisou. Cela dit, ça prendra du temps : il faut un travail pédagogique auprès des électeurs et des habitants.

guillement

"Je ne dirais pas que le Groenland est le chapitre 1. Beaucoup de choses se jouent en Afrique"

Est-ce qu'on va entrer dans un monde de "guerre des métaux" ?

C'est le titre de mon livre, oui. Mais la présence de ressources naturelles ne signifie pas qu'elles sont facilement exploitables. Au Venezuela, c'est très clair pour le pétrole. En Ukraine, il y a des ressources (comme le lithium, NdlR), mais on ne sait même pas si elles sont exploitables. Au Groenland non plus, ce n'est pas si simple. Les ressources sont un aspect, mais pas le seul : il y a aussi les routes commerciales et la géographie, dans un monde qui se polarise. Mais je ne dirais pas que le Groenland est le chapitre 1.

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Et ce serait quoi, le chapitre 1 ?

Beaucoup de choses se jouent en Afrique. Prenez la République démocratique du Congo : elle produit 70 à 75 % du cobalt mondial. Et la RDC est en guerre en partie à cause de l'accès et de la valorisation de cette ressource. Il y a des zones de tension où se concentrent des ressources significatives. La présence russe et chinoise en Afrique le montre.

guillement

"Beaucoup de choses se jouent en Afrique"

On l'a vu au Niger, avec l'expropriation de l'entreprise française Orano et l'envoi, probablement vers la Russie, de l'uranium de la Somaïr…

Oui. Et heureusement, l'uranium n'est pas rare. S'il devient impossible d'en acheter au Niger, on en achètera au Kazakhstan ; si ce n'est pas le Kazakhstan, ce sera ailleurs. C'est, d'une certaine manière, la "beauté" de l'énergie nucléaire : elle consomme relativement peu de combustible. Mais, à un moment, on doit prendre conscience. On a été élevés dans un monde où les ressources semblaient abondantes et quasi inépuisables. Ce n'est pas le cas. Et je pense qu'en Europe, on a énormément d'atouts pour reprendre la main.

La guerre du métal, de Jean Wilfried Diefenbacher.

La guerre du métal, de Jean Wilfried Diefenbacher. ©D.R.

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