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Le 5 décembre dernier, coup de tonnerre dans le monde du cinéma et du streaming, Netflix annonçait, face à Paramount Pictures, l'accord de rachat des mythiques studios de cinéma et de télévision Warner Bros Discovery (WBD, qui détient un immense catalogue allant de Casablanca à Harry Potter ou DC Comics via sa plateforme HBO Max) pour 83 milliards de dollars (71 milliards d'euros), dette comprise. Depuis le rachat de la Fox par Disney en 2019 (pour 71 milliards de dollars) et dans une moindre mesure de la MGM (qui détient le catalogue des James Bond) par Amazon, c'est la plus grosse acquisition par une plateforme dans l'industrie du cinéma et du divertissement. L'événement qualifié de "séisme" dans la presse américaine viendrait confirmer la position de monopole de Netflix et menace de bouleverser l'exploitation des films, fragilisant encore plus le marché des salles de cinéma et raccourcissant encore les délais d'arrivée des films en streaming.
Si le patron de Netflix Ted Sarandos n'est pas tendre avec les salles (son mantra est de "divertir le monde, pas d'amener des gens dans les salles"), il assure pourtant vouloir "sauver" Hollywood. Mais s'il obtient les autorisations légales nécessaires à l'absorption de WBD, Netflix deviendrait le leader incontesté du cinéma et du streaming par abonnement (contrôlant 30 % du marché américain selon le Wall Street journal, un chiffre "plafond" au regard de la loi antitrust, dénoncé également par la Guilde des scénaristes américains), avec en prime les séries pionnières de HBO Max (Les Sopranos, Six Feet under, The Wire…). De quoi binger pour l'éternité et ne plus se déplacer en salles.
Dix séries pour passer l'année 2025 en revueSorties "Premium"
Chef des acquisitions et des coproductions à BeTv/Voo depuis 2001, Philippe Logie est revenu pour nous sur le bouleversement déjà à l'œuvre dans ce qu'on appelle la chronologie des médias, soit les délais légaux d'arrivée des films sur les plateformes de streaming. "Au départ, la chronologie des médias était fixée sur le plan européen. Cette règle a été abandonnée, mais la France l'a maintenue. En Belgique francophone, il n'y a plus de chronologie légale mais comme on est très dépendant du marché français, on ne déroge pas aux règles françaises. Au début des années 2000, la chronologie était établie à dix-huit mois après la sortie en salles. Elle est passée à quinze chez Netflix, puis douze, puis neuf chez Disney et aujourd'hui six mois pour un film Canal +, car ils soutiennent énormément le cinéma français et s'octroient donc ce délai court. Pour la VOD, ça bascule entre trois et quatre mois, avec des exceptions expérimentales chez nous qui n'ont pas lieu en France."
Par "exceptions", on entend la manière dont les plateformes ont créé les sorties "Premium VOD" (l'accès en avant-première des films en streaming) qui, moyennant des prix élevés (autour de 18 €), donnent accès à certains films plus tôt, brisant la protection de la fenêtre des quatre mois en salle. "Il n'y a pas de Premium VOD en France. On peut considérer qu'en Belgique la Communauté française est un peu un laboratoire des premières sorties Premium, qui ont débuté après le Covid" analyse Philippe Logie, citant par exemple F1 avec Brad Pitt, accessible sur Apple Tv pour 18 €, un mois et demi seulement après la sortie en salles. Pareil pour Napoléon de Ridley Scott et Killers of the Flower Moon de Martin Scorsese (qui s'apprête par ailleurs à lancer une série inspirée de son film Casino sur Netflix), ainsi que le biopic sur Bob Dylan A Complete unkown avec Timothée Chalamet, accessible en Premium sur Disney +.
Les films les plus attendus de la rentréePéril sur la salle
Ces pratiques ont commencé après le Covid, avec des résultats paradoxaux. Si la création est maintenue, les recettes au box-office des salles restent inférieures d'un quart au niveau de 2019. De quoi faire frémir le marché des salles, d'autant plus que l'année 2025 en France n'a pas bénéficié de locomotives comme Le comte de Monte-Cristo ou Un p'tit truc en plus (180 millions de recettes et vingt millions d'entrées à eux deux en 2024), engendrant un trou dans la trésorerie des exploitants, que l'accélération du streaming n'aidera pas à combler.
L'autre risque du rachat de WBD par Netflix (très probable depuis que l'offre de leur concurrent Paramount a été refusée), serait qu'une série de blockbusters ne sortent plus en salles, alors que Warner en propose chaque année une quinzaine, comme Superman, Dune ou Barbie. Du côté de l'Hexagone, cela voudrait dire que le système vertueux du cinéma français serait en péril, puisque la taxe ticket nourrit directement l'économie du cinéma via le CNC. "En France, la chronologie des médias est l'enjeu de beaucoup de discussions. Si Netflix l'emporte, on connaît leur capacité à escamoter la sortie en salles. C'est pourquoi la FNCF (Fédération nationale des cinémas français) se bat pour la protection ferme et étanche de la fenêtre des quatre mois en salles" rappelle Philippe Logie. Dès 2021, le président de la FNCF Richard Patry répondait ainsi vertement au président du groupe Canal + Maxime Saada dans les colonnes du Figaro : "Moi vivant, Canal + ne sortira jamais les films à trois mois".
Face à ce double phénomène, à la fois de concentration des grands studios, et d'accélération d'arrivée des films sur les plateformes (selon la théorie de l'ATAWAD, "Anytime Anywhere any device", soit la capacité d'un usager en situation de mobilité à se connecter à un réseau sans contrainte de temps, de localisation ou de terminal), on peut se demander combien de temps les salles tiendront ce bras de fer.
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