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Une opinion de Laura Rizzerio, philosophe, UNamur
Dans son discours de Noël, le roi Philippe a remis au centre du débat une notion que l'on n'entend plus guère : le bien commun. Il a rappelé que le pays ne pourra affronter ses crises — écologiques, sociales, politiques — qu'en acceptant parfois des choix difficiles au service du bien de tous. La presse a salué l'originalité de ce discours, non sans une certaine surprise toutefois, tant l'expression "bien commun" a presque disparu de notre vocabulaire.
Mais qu'entend-on, au juste, par "bien commun" ?
On se le représente souvent comme un bien "unique", identique pour tous, n'appartenant à personne. Un bien qui, pour être poursuivi, demanderait d'abandonner au moins une partie de nos intérêts particuliers — bref, un bien difficile à privilégier parce qu'il semblerait éloigné de notre désir naturel de bien-être et de bonheur. Résultat : l'expression "bien commun" s'efface des discours politiques comme des décisions concrètes.
Dans son discours de Noël, le Roi fait l'éloge du bien commun et rappelle l'engagement "ferme et résolu" de la Belgique aux côtés du peuple ukrainienL'actualité belge en offre des illustrations. L'impasse institutionnelle à Bruxelles, qui fragilise citoyens et entreprises, est provoquée par des calculs où l'intérêt particulier l'emporte. La lutte contre le réchauffement climatique progresse trop lentement, freinée par la peur de la perte économique et la pression des lobbies. Ce ne sont là que deux exemples parmi bien d'autres, mais ils montrent à quel point nos sociétés peinent désormais à se soucier réellement du bien commun.
En effet, la recherche du bien commun s'accorde mal avec l'individualisme dominant qui réduit le "bien" au bien personnel, perçu comme nécessairement en conflit avec celui des autres et identifié à la possession et à la consommation. Elle s'accorde encore moins avec une culture néolibérale qui laisse croire que la réussite d'une vie se mesure au pouvoir et à la richesse, empêchant de reconnaître que l'être humain est d'abord un être de relation et de liens. Or ces liens — faits de reconnaissance de la vulnérabilité, de solidarité et de sollicitude entre tous les vivants — sont essentiels à une vie pleinement accomplie, comme le prouve l'importance que chacun accorde aux relations d'amitié, d'amour, de confiance. Dans une société centrée sur le pouvoir et l'argent, où l'on oublie que l'autre est un allié plutôt qu'un adversaire, il devient presque inévitable que le "bien commun" disparaisse des priorités de ceux qui orientent la société.
Le don est un geste révolutionnairePourtant, le bien commun s'avère indispensable car il se fonde sur un principe largement partagé : la reconnaissance que chaque personne possède une dignité inviolable et que la société doit s'organiser de manière à respecter cette dignité. Ce qui implique la mise en place de structures qui favorisent l'accueil, l'éducation et la liberté d'expression pour tous, dans le respect des cultures, des religions, des diversités ; qui permettent à chacun de se développer sans devoir lutter sans cesse pour se loger et se nourrir ; qui favorisent le dialogue et la mise en commun d'expériences afin de créer des lieux propices au débat et à la gestion collective des biens communs ; qui rendent possible à chacun de cultiver sa créativité et développer la dimension spirituelle de l'existence.
De ce point de vue, la reconnaissance de la dignité de chacun s'avère inséparable de l'ouverture à l'autre et du don de soi. Tout être humain sait, au fond de lui, que les liens qui l'unissent aux autres dépassent ses seuls intérêts personnels et que prendre soin de ces liens est la clé d'une vie réussie. Aucune existence ne peut vraiment s'accomplir sans ce mouvement qui conduit "hors de soi" et invite à se donner en reconnaissant l'autre comme celui qui révèle qui je suis. Ainsi, on comprend mieux que viser le "bien commun" correspond plus à un "être" et à un "faire" ensemble qu'à poursuivre, chacun pour soi, un bien unique.
En 2026, formulons le souhait que nos sociétés — et ceux qui les gouvernent — répondent à l'appel du roi Philippe : poursuivre la voie du bien commun, reconnaître qu'elle seule peut offrir des fruits durables – croissance saine, emplois, prospérité, paix – et, surtout, davantage d'humanité et de bien-être pour tous.
Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.


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