À Moynaq, en Ouzbékistan, des coques de chalutiers rouillées gisent dans le sable, à des dizaines de kilomètres de la moindre flaque d’eau. Ces carcasses métalliques appartenaient autrefois à une flotte de pêche prospère. Aujourd’hui, elles sont les vestiges d’une des pires catastrophes écologiques provoquées par l’homme au XXe siècle : la disparition presque totale de la mer d’Aral.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Située entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, la mer d’Aral, autrefois le quatrième plus grand lac du monde, continue de rétrécir et a perdu plus de 90 % de sa superficie originale depuis les années 1960. Une étude relayée par plusieurs sources scientifiques confirme cette ampleur : la mer d’Aral a perdu environ 90 % de son volume depuis les années 1960 en raison du détournement de l’eau pour l’irrigation. Avant cet effondrement, la mer couvrait environ 68 000 kilomètres carrés, un peu plus grand que la Virginie-Occidentale, avant de se réduire à environ 10 % de cette taille et de se scinder en deux plans d’eau distincts.
À retenir
- Une décision politique des années 1960 a transformé le quatrième plus grand lac en désert blanc de sel
- Les fleuves détournés pour le coton soviétique ne livraient que 40 % de leur eau aux champs
- Le Kazakhstan a construit un barrage qui redonne vie au nord, tandis que le sud s’enfonce dans l’agonie
Sommaire
- Le coton soviétique, responsable direct de l’assèchement
- Moynaq, le port devenu désert
- Le Kazakhstan mise sur un barrage, un sursaut d’espoir
Le coton soviétique, responsable direct de l’assèchement
Tout commence par une décision politique, pas par un caprice du climat. La mer d’Aral a commencé à reculer dans les années 1960, quand les ingénieurs soviétiques ont détourné les deux fleuves qui l’alimentaient, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, pour irriguer les champs de coton du Kazakhstan et d’Ouzbékistan. L’objectif soviétique était clair : transformer l’Asie centrale en usine textile du bloc de l’Est, quitte à sacrifier une mer intérieure vieille de plusieurs millions d’années.
Le système d’irrigation mis en place était d’une inefficacité redoutable. Il existe environ 48 000 km de canaux principaux et secondaires et 360 000 km de canaux d’exploitation agricole dans le bassin de l’Aral, dont seulement 28 % du linéaire total est revêtu. Résultat : une bonne partie de l’eau prélevée dans les fleuves ne servait même pas à irriguer un seul champ de coton, elle s’évaporait ou s’infiltrait en chemin. Les études évoquées par des chercheurs spécialisés estiment que le pourcentage moyen d’irrigation délivré à la culture, dans l’ensemble de la région d’Aral, n’est que de 40 %. on a asséché une mer pour arroser des champs, et plus de la moitié de cette eau n’a même pas atteint sa destination.
La bascule s’est jouée en deux temps. La déviation a provoqué un rétrécissement rapide de la mer, et dans les années 1960, elle avait déjà perdu plus de la moitié de son volume ; dans les années 1980, la mer s’était scindée en deux plans d’eau distincts, la mer d’Aral Nord et la mer d’Aral Sud. Cette scission a scellé le destin des deux bassins de manière radicalement différente, l’un allant vers une lente agonie, l’autre vers un début de résurrection.
Moynaq, le port devenu désert
Impossible de raconter cette histoire sans évoquer Moynaq, ancien port ouzbek transformé en symbole planétaire du désastre. Aujourd’hui, il ne reste qu’un désert blanc de sel et de sable, parsemé de carcasses de bateaux rouillés dont les coques éventrées ressemblent à des baleines échouées. La ville comptait autrefois une industrie de la pêche florissante : au plus fort de son activité, les conserveries de Moynaq pouvaient sortir jusqu’à 20 millions de tonnes de poissons chaque année, destinées à être exportées aux quatre coins de l’URSS.
L’exode a été massif. La population de la ville a été divisée par cinq et le taux de chômage frôle les 50 %, tandis que plus d’un million de personnes ont quitté toute la région pour trouver du travail ailleurs. Le désert qui a remplacé la mer n’est pas un désert ordinaire : il est saturé de sel et de résidus de pesticides accumulés pendant des décennies d’agriculture intensive. Le vent s’en charge et disperse cette poussière toxique sur des centaines de kilomètres, aggravant les problèmes respiratoires des populations locales.
Le Kazakhstan mise sur un barrage, un sursaut d’espoir
Tout n’est pourtant pas perdu partout. Côté kazakh, une digue a changé la donne. En 2005, le gouvernement kazakh, soutenu par la Banque mondiale, a construit un barrage de 12 km de long, le Kokaral, qui sépare la mer d’Aral Nord de la mer d’Aral Sud, dans le but de réduire la quantité d’eau se déversant vers le sud et donc d’élever le niveau d’eau au nord. Les résultats ont dépassé les attentes des ingénieurs eux-mêmes : avec une hausse de 3,3 mètres du niveau d’eau après sept mois, les résultats ont été meilleurs qu’espéré, le barrage ayant permis d’augmenter le niveau d’eau de la mer d’Aral Nord de plusieurs mètres et rendu possible la restauration des écosystèmes et le retour des poissons.
Côté ouzbek, la situation reste bien plus sombre. La Grande mer d’Aral, au sud, a pratiquement disparu, ne laissant qu’une étendue saline peu profonde et trop salée pour abriter une véritable vie aquatique. Deux pays, deux trajectoires : au nord, une mer qui reprend timidement vie ; au sud, un désert qui gagne chaque année un peu plus de terrain. C’est toute l’ironie de cette catastrophe, née d’une décision unique mais dont les conséquences se sont réparties de façon radicalement inégale entre les deux rives.
Le tourisme, lui, s’est emparé de cette tragédie avec un mélange de fascination et de malaise. Les carcasses de Moynaq sont devenues l’un des sites les plus photographiés d’Asie centrale, attirant des visiteurs venus du monde entier pour contempler ce paysage postapocalyptique. Certains guides locaux y voient une opportunité économique bienvenue pour une région exsangue ; d’autres redoutent une forme de tourisme du désastre qui ne répare rien sur le fond.
L’avenir de ce qui reste de la mer d’Aral dépend d’un facteur que personne ne maîtrise vraiment : les glaciers de l’Himalaya et du Tian Shan qui alimentent l’Amou-Daria et le Syr-Daria. Les projections climatiques évoquées par des chercheurs suggèrent que la fonte des glaciers va temporairement augmenter le débit des rivières, avec un pic de ruissellement attendu vers 2040, avant que l’approvisionnement en eau ne chute une fois les glaciers réduits, le moment du pic se décalant aussi environ un mois plus tôt en raison de températures plus chaudes. Une bombe à retardement hydrologique qui menace, à terme, les cinq pays d’Asie centrale bien après que la dernière goutte aura quitté le lit de l’ancienne mer.
Sources : lecamulogene.fr | chroniques-de-voyages.com


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