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La science traque le déclin des insectes sur nos pare-brise: "C’est du génie"

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Il y a trente ans, il suffisait de rouler une ou deux heures en voiture pour voir son pare-brise moucheté de centaines d'insectes écrasés. Aujourd'hui, on se rend compte qu'on n'a plus besoin de sortir le lave vitre après un long voyage. Cet "effet pare-brise" est le symbole populaire du déclin des populations d'insectes, pas toujours facile à documenter. Si une étude allemande de 2017 a fait date en concluant que la biomasse des insectes volants aurait diminué de 76 % entre 1989 et 2016 dans les réserves naturelles du pays, la France dispose de peu de données. C'est pour pallier ce manque que Vigie-Nature, une structure portée par le Muséum national d'histoire naturelle et l'Office français de la biodiversité (OFB), lance ce lundi 13 avril une grande campagne de comptage d'insectes, baptisée "Bugs Matter, les insectes comptent" et ouverte à tous les naturalistes amateurs. Après les oiseaux ou les escargots, c'est donc au tour des mouches, coléoptères et autres papillons de faire une entrée remarquée dans le champ des sciences participatives.

"C'est la simplicité qui fait la robustesse scientifique"

Pour mieux connaître ce déclin silencieux, Grégoire Loïs, chercheur au Muséum et directeur adjoint du programme, compte attirer "plusieurs centaines de milliers" de participants sur les 40 millions d'automobilistes en France. Et pour cause, pour contribuer à l'étude, ouverte jusqu'au mois d'octobre, il faut simplement "une voiture et un smartphone, c'est difficile de faire moins", résume le chercheur. Pas besoin d'être entomologiste émérite pour suivre le protocole, il suffit de suivre les indications d'une application mobile : "Avant de partir en voiture, vous passez un coup de chiffon sur votre plaque d'immatriculation. Vous déclenchez l'application et vous faites votre trajet. A l'arrivée, vous faites une photo de votre plaque et c'est terminé", explique le chercheur. Les autres programmes portés par Vigie-Nature rassemblent environ 50 000 personnes par an mais sont plus chronophages que Bugs Matter, auquel "on n'a pas besoin d'allouer du temps. On rajoute dix secondes au départ, dix secondes à l'arrivée et c'est tout"

L'application analyse ensuite l'image pour détecter les impacts d'insectes volants. Le décompte est envoyé aux chercheurs avec d'autres données enregistrées, comme l'itinéraire, la météo ou le type de véhicule. "Les plaques d'immatriculation sont standardisées en taille et le réseau routier traverse tous les milieux. On aura donc des données très standardisées et comparables les unes aux autres. C'est aussi la simplicité qui fait la robustesse scientifique", appuie Grégoire Loïs.

Qu'est-ce que l'inquiétant "syndrome du pare-brise", qu'une application vous permet de mesurer ?

"Il n'y a pas de prise de conscience"

Avec ce dispositif, Anne Dozières, directrice de Vigie-Nature, espère intéresser "les plus éloignés des questions environnementales". "Que les gens qui doutent, qui pensent que ce n'est pas trop grave ou qu'on grossit le trait, n'ont qu'à participer : ils verront par eux-mêmes", abonde Grégoire Loïs. Selon lui, à l'heure actuelle, "il n'y a pas de prise de conscience" du sort de ces animaux.

Or, les 40 000 espèces d'insectes présentes dans l'Hexagone sont très précieuses. Pollinisation, équilibre des chaînes alimentaires, recyclage de la matière organique… Sans nos amis à six pattes, c'est tout l'équilibre naturel qui s'écroule : "Certains insectes comme les moustiques ne sont pas "sympathiques" avec les humains, mais même ceux-là ont leur utilité en tant que nourriture pour les vertébrés, explique Philippe Grandcolas, directeur de recherche sur l'évolution de la biodiversité au CNRS – qui ne fait pas partie du projet. Si d'un seul coup, on arrivait à supprimer tous les moustiques du monde (dont plus de 99 % ne piquent pas les humains), on aurait des chaînes alimentaires totalement perturbées", poursuit le chercheur par ailleurs engagé contre la loi Duplomb, qui prévoit la réintroduction sous conditions de trois pesticides de la famille des néonicotinoïdes. Or, l'usage de produits phytosanitaires est considéré comme une des causes principales du déclin des insectes.

Le "génie" britannique

L'idée vient d'outre-Manche : "C'est du génie, on était vraiment jaloux", avoue Grégoire Loïs. En 2021, Bugs Matter est lancé en Grande-Bretagne. Coordonnée par deux associations de conservation de la nature, Kent Wildlife Trust et Buglife, l'opération a rassemblé près de 10 000 utilisateurs en cinq campagnes, dans tout le pays. "Nous avons pu constater des baisses assez importantes des impacts d'insectes volants sur les plaques d'immatriculation entre 2021 et 2025, de l'ordre de 59 %", indique Lawrence Ball, le chercheur britannique qui a dirigé le programme jusqu'à l'année dernière.

C'est Philippe Grandcolas qui a soufflé le mot à ses collègues français, séduit par une idée "élégante et astucieuse d'un bout à l'autre". Quelques mois plus tard, le dispositif traverse la Manche. Entre les programmes français et britannique, "il n'y a rigoureusement aucune différence", assure Grégoire Loïs. Une convention a été signée entre Français et Britanniques pour le partage et l'accès aux données.

Quand une technique censée sauver les insectes devient leur piège mortel

Côté anglais, Lawrence Ball tempère les résultats du programme après cinq ans dans les pattes : "Nous avons eu une météo folle ces dernières années : des températures records (plus de 40 degrés en 2022) et le printemps le plus humide en 2023. Je ne sais toujours pas si ce que l'on voit avec Bugs Matter est la preuve d'une tendance de fond." Côté français, difficile de savoir ce qu'il en sera à ce stade, mais le nombre de participations et la capacité à reconduire l'opération plusieurs années de suite sont déterminants. Pour l'heure, aucune date de fin n'est prévue pour Bugs Matter. Au-delà d'évaluer le déclin, les données collectées permettront de mesurer un potentiel repeuplement, si des politiques de conservations sont mises en œuvre. Gilles Bloch, le président du Muséum, insiste : "Il n'est jamais trop tard [pour agir, ndlr]."

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