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La rumeur de Ceuta

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Une rumeur née de la déformation d’une décision de justice espagnole, amplifiée par TikTok, Instagram, Facebook et WhatsApp, a mis en mouvement des dizaines de milliers de jeunes Marocains. Leur convergence vers Ceuta révèle une nouvelle forme de mobilisation collective, sans chef ni organisation centrale, comparable par certains mécanismes aux émeutes françaises de 2023. La passivité momentanée de Rabat a transformé cette vague spontanée en instrument de pression contre l’Espagne.


À douze heures de route de Ceuta, Ayoub El Abyad faisait défiler les images sur son téléphone. Sur Instagram, des vidéos montraient des jeunes Marocains nageant vers l’enclave espagnole, franchissant la digue du Tarajal ou célébrant leur arrivée sur une plage européenne. Ayoub avait 16 ans. Avec son cousin, il prit une décision qui allait être imitée par des dizaines de milliers de personnes : ils tenteraient leur chance.

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Les deux adolescents ne disposaient apparemment ni d’un passeur, ni d’un véhicule, ni d’un plan précis. Ils parcoururent une partie du trajet en auto-stop, transportés successivement par deux automobilistes. « La migration, c’est améliorer notre vie. Nous nous sommes mis d’accord pour essayer et faire confiance à Dieu », expliqua ensuite Ayoub à Reuters, du côté marocain de la frontière.

Son histoire résume peut-être mieux l’affaire de Ceuta que les images de foules, de militaires et de camions. Elle montre comment un adolescent éloigné de plusieurs centaines de kilomètres a pu voir quelques vidéos, interpréter leur diffusion comme le signe qu’une occasion exceptionnelle se présentait, convaincre un proche et se mettre en route presque immédiatement.

Entre le 30 et le 31 juillet 2026, de 50 000 à 60 000 personnes, peut-être davantage, sont entrées à Ceuta depuis le Maroc. Le chiffre exact reste incertain. Le gouvernement espagnol a d’abord retenu environ 50 000 passages, tandis que le président de la ville autonome, Juan Jesús Vivas, avançait le chiffre de 60 000. Les autorités marocaines, sorties de leur silence trois jours après les événements, n’en ont reconnu que 40 000.

Les chiffres relatifs aux retours sont plus élevés encore. Les autorités espagnoles ont comptabilisé plus de 69 000, puis environ 73 000 sorties en direction du Maroc. Cette contradiction montre que les comptages ont été effectués dans le désordre, parfois sur la base de passages aux postes-frontières, parfois à partir d’estimations de terrain. Une chose, en revanche, ne fait guère de doute. Jamais Ceuta, ville espagnole d’environ 83 000 habitants, n’avait reçu en quelques heures une population presque équivalente à la sienne. Lors de la crise de mai 2021, quelque 8 000 à 10 000 personnes étaient entrées dans l’enclave après un relâchement des contrôles marocains. L’événement avait déjà été considéré comme un avertissement stratégique de Rabat à Madrid. Cinq ans plus tard, le phénomène a changé d’échelle.

Une décision de justice déformée

L’affaire commence trois semaines plus tôt, dans une salle d’audience espagnole. Le Tribunal suprême devait se prononcer sur le cas d’un migrant algérien intercepté en mer le 14 novembre 2024 alors qu’il tentait, avec deux autres personnes, d’atteindre Ceuta à la nage. L’homme avait été immédiatement remis aux autorités marocaines, sans décision administrative formelle, sans avocat et sans examen d’une éventuelle demande de protection internationale. La législation espagnole autorise, dans certaines conditions, le « rejet à la frontière » (« dévolution à chaud ») des étrangers surpris en train de franchir les dispositifs physiques qui séparent le Maroc de Ceuta et de Melilla. Mais le texte vise les personnes qui tentent de « surmonter les éléments de contention frontalière ». Or, estima le Tribunal suprême, la mer n’est pas en elle-même un élément matériel de contention. Des drones, des caméras thermiques et des capteurs permettent de surveiller une frontière, mais ils ne constituent pas une barrière physique comparable à une clôture.

Le Tribunal n’a donc ni accordé aux nageurs un droit de séjour en Espagne ni interdit leur éloignement. Il a seulement décidé qu’une personne interceptée en mer ne pouvait être refoulée automatiquement selon le régime exceptionnel applicable aux franchissements de la clôture terrestre. La nuance était juridiquement importante, mais, bien évidemment, elle disparut presque entièrement lorsqu’elle fut traduite dans le langage des réseaux sociaux.

En quelques jours, la décision fut résumée de manière de plus en plus approximative. Les nageurs ne pouvaient plus être refoulés immédiatement. Puis ils ne pouvaient plus être renvoyés. Enfin, l’Espagne avait ouvert la frontière. Il suffisait d’entrer à Ceuta par la mer pour avoir le droit de rester, de rejoindre la péninsule et, selon certaines versions, d’obtenir des papiers.

Une femme arrivée à Fnideq, ville marocaine frontalière de Ceuta, expliqua à des journalistes avoir vu sur son téléphone un message affirmant que l’Espagne ouvrait ses portes aux personnes dépourvues de documents. Également connue sous son ancien nom espagnol de Castillejos, Fnideq, dont le nom vient de l’arabe al-Funaydiq, diminutif de funduq, et signifie « la petite auberge », en référence à un ancien relais pour les voyageurs et les commerçants, est située à quelques kilomètres seulement de l’enclave et constitue le principal point de rassemblement des candidats au passage. À proximité, un jeune Marocain courant avec des amis vers la frontière demandait encore : « Est-il vrai qu’ils ont ouvert la frontière et que l’on peut entrer sans papiers en Espagne ? » La question montre la puissance de la rumeur, mais aussi son caractère incertain. Une partie des participants ne savait pas si l’information était vraie. Ils décidèrent pourtant de partir, parce que le coût de l’inaction leur semblait supérieur au risque de l’essai.

Des réseaux sociaux à la mobilisation

La tentation consiste à chercher un organisateur unique. Pourtant, aucun état-major clandestin, aucune organisation politique et aucun réseau de passeurs de Fnideq capable de diriger plusieurs dizaines de milliers de personnes n’ont été identifiés. La mobilisation s’est formée dans un écosystème numérique préexistant. Sur Facebook, des groupes comme « Harga Ceuta » rassemblaient plusieurs milliers de membres. Le mot harraga, « ceux qui brûlent », désigne en Afrique du Nord les migrants qui « brûlent » les frontières ou détruisent parfois leurs papiers pour compliquer leur identification.

Dans ces groupes circulaient des informations très pratiques. Des captures d’écran de Google Maps indiquaient les points de départ et les distances à parcourir. Des utilisateurs partageaient l’état de la mer, la direction des courants ou les secteurs surveillés. D’autres proposaient des palmes, des chambres à air et du matériel de plongée. Les réussites étaient filmées, montées puis rediffusées. La traversée apparaissait comme un défi dangereux, mais accessible.

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Les contenus de plusieurs de ces groupes ont disparu après la crise. On ignore s’ils ont été effacés par leurs administrateurs, supprimés par les plateformes ou retirés par leurs auteurs. Cette disparition complique la reconstitution chronologique. On sait néanmoins que les signes avant-coureurs existaient. Le mardi 28 juillet au soir, soit plus d’une journée avant la vague principale, le média marocain Akhbarona signalait une « intense activité numérique » appelant à de nouvelles tentatives de migration collective au départ des plages de Fnideq. D’autres médias locaux observaient le même phénomène sur WhatsApp, Instagram, TikTok et Facebook.

Le mouvement s’est donc construit en plusieurs étapes. Les informations juridiques déformées ont d’abord circulé dans des communautés spécialisées. Les premiers nageurs arrivés à Ceuta ont ensuite publié des images de leur succès. Ces vidéos ont quitté les cercles de candidats déjà expérimentés pour atteindre un public beaucoup plus vaste. Elles ont enfin été amplifiées par le bouche-à-oreille : un frère avertissant un cousin, un ami montrant une vidéo à un groupe, un conducteur acceptant d’emmener plusieurs jeunes vers le nord…

A truck load of migrants appear to be on their way to Ceuta, Spain's autonomous province in Africa, amid accusations of Morocco backing the sudden surge into the city.

Spanish PM Pedro Sanchez has called the move an "attack" and said his government will respond accordingly. pic.twitter.com/5eQV0tZ0Ao

— Radar Africa (@radarafricacom) July 31, 2026

Une rumeur devenue mouvement de masse

Ceuta avait déjà connu une mobilisation numérique de ce type. En septembre 2024, des vidéos TikTok appelaient à une traversée collective vers l’enclave le 15 septembre. L’une d’elles avait été vue plus de 500 000 fois, recueillant plus de 8 500 mentions « j’aime » et environ 1 200 partages. Les autorités marocaines avaient alors réagi avec vigueur. Entre le 11 et le 16 septembre, elles avaient arrêté ou éloigné 4 455 personnes aux abords de Fnideq. À la fin du mois d’août, la police judiciaire, assistée de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), avait interpellé six personnes, dont un mineur, pour diffusion de contenus numériques mensongers incitant à l’émigration irrégulière.

Ce précédent est essentiel, car il démontre que l’appareil sécuritaire marocain sait surveiller les communautés numériques liées à la migration et concentrer rapidement des forces autour de Fnideq.

Alors, comment se fait-il qu’en 2024, un appel vu 500 000 fois ait été détecté et largement contenu, tandis qu’en juillet 2026, une mobilisation beaucoup plus importante n’a pas été stoppée ? Deux explications sont possibles. Soit les services marocains ont été débordés par un phénomène nouveau et extrêmement rapide. Soit ils ont vu le mouvement se former et choisi, au moins pendant quelques heures, de ne pas l’interrompre. La seconde hypothèse paraît aujourd’hui la plus solide.

Qui sont les migrants ?

Les images aériennes donnent l’impression d’une masse anonyme, presque exclusivement masculine. La réalité sociale est plus diverse, même si les adolescents et les jeunes hommes marocains constituent incontestablement le groupe dominant.

Les premières opérations de secours, dans la nuit du 29 au 30 juillet, ont pris en charge 99 personnes, toutes présentées comme maghrébines. Environ 130 mineurs seraient arrivés au cours des heures précédant la vague principale. Une première estimation espagnole a ensuite évoqué jusqu’à 7 000 mineurs parmi l’ensemble des personnes entrées, chiffre qui devra être vérifié.

Le cas d’Ayman est caractéristique. Âgé de 20 ans, ce coiffeur de Larache affirma avoir nagé pendant cinq heures avant d’atteindre Ceuta. Il repartit peu après, expliquant qu’il n’avait trouvé ni nourriture ni accueil et qu’il avait été brutalement repoussé par les militaires espagnols.

Dounia Kherradi était serveuse à Lqliaa, près d’Agadir, l’une des villes où les protestations sociales de 2025 avaient été particulièrement fortes. Elle avait une fille et des parents à charge. Son salaire, expliquait-elle, ne lui permettait pas de subvenir aux besoins de sa famille. Son départ ne relevait pas seulement du chômage, mais du travail trop peu rémunéré pour offrir une perspective.

Un autre participant disait travailler douze heures par jour comme gardien de sécurité pour l’équivalent d’une dizaine d’euros. Yassin, 32 ans, expliquait que son salaire ne suffisait plus à nourrir ses enfants. « Comment allons-nous vivre ? Que pouvons-nous donner aux enfants ? Nous voulons, nous aussi, vivre un peu », demandait-il.

Une jeunesse en manque de perspectives 

Fátima, 25 ans, avait déjà tenté à une vingtaine de reprises de rejoindre Ceuta. Elle racontait avoir passé jusqu’à six heures dans l’eau avant d’être encerclée par les forces espagnoles puis remise à la Marine royale marocaine. « J’ai des amies en Espagne. Elles ont réussi et moi aussi je veux y aller. Ici, il n’y a pas d’avenir », répétait-elle.

D’autres histoires furent recueillies parmi les personnes revenues au Maroc. Un jeune homme était parti dans l’espoir de payer le traitement médical de sa mère atteinte d’un cancer. Certains voulaient rejoindre des frères, des cousins ou des amis installés en Espagne. D’autres n’avaient pas de projet aussi construit. Un jeune Tangérois, revenu après une journée sans manger, reconnut : « Honnêtement, je ne sais même pas pourquoi je suis venu. »

Ce dernier témoignage ne signifie pas que son départ était dépourvu de cause. Il montre plutôt la différence entre une cause sociale profonde et une décision individuelle improvisée. On peut être poussé par des années de frustration tout en prenant la décision de partir en quelques minutes.

La majorité des participants ne correspond pas à la figure classique du migrant subsaharien ayant traversé plusieurs pays sous le contrôle de passeurs. Ce sont d’abord des Marocains, souvent très jeunes, provenant de l’ensemble du royaume. Les journalistes ont rencontré des personnes originaires de Tanger, Tétouan, Larache, Casablanca, Fès, Marrakech, Lqliaa et d’autres localités du sud. Pour beaucoup, atteindre Fnideq supposait plusieurs centaines de kilomètres de voyage. La foule ne pouvait donc pas être composée uniquement de résidents de la région frontalière attendant depuis longtemps une occasion.

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Elle comprenait des chômeurs, mais aussi des petits salariés, des travailleurs informels, des jeunes ayant quitté l’école, des diplômés sans emploi, des parents de famille et des mineurs encore scolarisés. Quelques femmes étaient seules ; d’autres étaient accompagnées d’enfants. Des familles entières se sont engagées dans l’eau, parfois avec des nourrissons. Une femme portant un bébé âgé de quelques mois est devenue l’un des symboles de la crise.

Le phénomène révèle moins une absence absolue de développement qu’une crise des attentes. Le Maroc s’est modernisé, urbanisé et enrichi, mais la création d’emplois n’a pas suivi l’augmentation de la population active. Selon les chiffres cités par la presse marocaine, environ quatre millions de jeunes âgés de 15 à 35 ans ne travaillent pas et ne suivent ni études ni formation. Un quart des 15-24 ans se trouve dans cette situation. Le chômage des jeunes dépasse largement la moyenne nationale et atteint des niveaux particulièrement élevés dans les villes.

Entre 2000 et 2024, le Maroc aurait créé chaque année environ 215 000 emplois de moins que le nombre nécessaire pour stabiliser son taux d’emploi. Pendant cette période, la population a augmenté beaucoup plus rapidement que la population effectivement employée.

À Fnideq, la situation est aggravée par la fermeture du commerce transfrontalier informel avec Ceuta en 2019. Pendant des décennies, une partie de l’économie locale reposait sur la circulation quotidienne des marchandises et des personnes. La fin de ce système a privé la région de milliers de revenus sans qu’une activité de remplacement suffisante soit immédiatement créée. Et la proximité de Ceuta donne à cette frustration une forme particulière. L’Europe n’est pas une abstraction située de l’autre côté d’un océan. Elle est visible depuis la plage. Elle se trouve parfois à deux ou trois kilomètres seulement, derrière une digue, des barbelés et quelques patrouilles.

Une catastrophe humaine 

Le nombre de morts reste difficile à établir. Le 31 juillet, les autorités espagnoles annonçaient 57 corps. Le lendemain, le bilan montait à 67. Le 2 août, la délégation du gouvernement espagnol à Ceuta évoquait 72 morts directement liés à la vague principale.

Mais Juan Jesús Vivas, président (Parti populaire), exerçant des fonctions comparables à celles d’un maire et d’un président de région pour la ville autonome de Ceuta, indiquait que 88 corps avaient été reçus dans la morgue improvisée installée dans l’ancien hôpital militaire. Ce dernier chiffre comprendrait des personnes mortes lors de tentatives antérieures, au cours des deux semaines ayant précédé le 30 juillet. Avant même la vague principale, les autorités locales avaient récupéré une trentaine de corps depuis le début de l’année, dont plusieurs pendant les derniers jours de juillet.

Le Maroc a, de son côté, reconnu 11 morts sur son territoire, dix par noyade et un après une chute depuis une zone rocheuse. Il n’est pas encore possible d’additionner mécaniquement tous ces chiffres. Les périodes ne sont pas identiques et certains corps peuvent avoir dérivé d’un côté à l’autre de la frontière maritime. Au 3 août, on peut seulement dire que le bilan réel approche probablement la centaine de morts et qu’il pourrait encore augmenter.

Les passeurs : un rôle encore difficile à mesurer 

Les gouvernements marocain et espagnol ont rapidement incriminé les « réseaux de traite » et les « mafias de passeurs ». Leur intervention est plausible, mais son importance exacte reste à démontrer. Les réseaux clandestins peuvent avoir vendu des palmes, des chambres à air ou des informations. Ils peuvent avoir facturé le transport vers Fnideq, conseillé certains points de départ et exploité la confusion juridique née de la décision du Tribunal suprême. Des administrateurs de groupes ont peut-être été rémunérés pour amplifier les appels ou mettre des candidats en relation avec des chauffeurs.

Cependant, la route de Ceuta se distingue des traversées vers les Canaries ou l’Italie, car elle ne nécessite pas d’investissements logistiques importants. Pour un jeune Marocain, il suffit, en théorie, de rejoindre Fnideq puis d’entrer dans l’eau. Une grande partie des participants interrogés paraît avoir voyagé par les moyens ordinaires : train, autobus, voiture d’un proche, taxi collectif ou auto-stop.

L’échelle même de l’événement affaiblit l’hypothèse d’un réseau unique. Une organisation capable de recruter, de transporter et d’encadrer 50 000 personnes laisserait nécessairement de nombreuses traces financières, matérielles et humaines. Aucune structure de ce type n’a été publiquement mise au jour.

Les mystérieux convois vers Fnideq 

Les images de camions chargés de jeunes constituent l’un des aspects les plus troublants de l’affaire. Elles ont alimenté l’idée d’une opération organisée par l’État marocain, comparable à une nouvelle « Marche verte » dirigée vers Ceuta.

Plusieurs vidéos montrent en effet des dizaines de jeunes installés dans des bennes, sur des remorques ou accrochés à des poids lourds en direction du nord. D’autres montrent des véhicules militaires marocains circulant à proximité de Fnideq. Sur certains comptes espagnols et arabophones, les séquences ont été présentées comme la preuve que l’armée ou la police marocaines transportaient les migrants jusqu’à la frontière. Aucune vérification complète ne permet encore de l’affirmer.

Plusieurs catégories d’images ont été mélangées. Dans certains cas, les jeunes semblent avoir grimpé spontanément sur des camions civils ou s’être accrochés aux véhicules, comme une forme d’auto-stop collectif. Rien ne prouve que les chauffeurs aient été recrutés ou rémunérés pour cette mission. D’autres vidéos montrent des véhicules des forces marocaines, mais il est difficile d’établir s’ils transportaient des migrants, des policiers, du matériel ou des personnes interpellées. Les plaques, les marquages et les itinéraires n’ont pas fait l’objet d’une analyse publique systématique.

Après le retour de la majorité des participants, les autorités marocaines ont officiellement affrété des dizaines d’autobus afin d’éloigner les jeunes de Fnideq et de les reconduire vers Tanger, Casablanca, Errachidia et d’autres villes. Les autorités espagnoles ont également utilisé des autobus et des camions militaires pour conduire les personnes vers le Tarajal. Certaines images de ces opérations de retour ont ensuite été rediffusées comme si elles montraient le transport initial vers la frontière.

À ce stade, on ne sait donc pas qui possédait les camions civils filmés avant le 30 juillet, qui payait leur carburant ni si les chauffeurs avaient reçu des instructions. Aucun contrat, ordre de mission, témoignage de conducteur ou élément financier n’a été publié.

Abstention ou complicité des autorités marocaines ? 

Puis il y a la question de la complicité, ou non, des forces de l’ordre marocaines. Il n’existe, pour l’instant, aucune preuve publique qu’un policier marocain ait été payé pour laisser passer des migrants, qu’un officier ait ouvert une porte contre rémunération ou qu’une unité ait personnellement participé à un trafic. La collusion individuelle, au sens pénal, n’est pas démontrée. En revanche, les éléments en faveur d’une abstention organisée sont nombreux.

Pendant les jours précédant la vague, le nombre de traversées augmentait. Les groupes en ligne étaient actifs. Des milliers de jeunes voyageaient vers Fnideq. Des médias marocains alertaient sur de nouveaux appels. Malgré cela, le dispositif frontalier fut réduit au moment décisif.

Le 30 juillet coïncidait avec la Fête du Trône, anniversaire de l’accession de Mohammed VI. Une partie de l’administration était en congé et les effectifs déployés à la frontière auraient été ramenés au minimum. Selon les services espagnols cités par la presse, la surveillance fut ensuite pratiquement levée, permettant aux foules d’atteindre la digue et les accès terrestres. Des vidéos montrent des forces marocaines regardant passer des groupes sans intervenir. D’autres séquences, tournées plus tard, montrent au contraire des policiers en tenue antiémeute utilisant des matraques, des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Un autobus et plusieurs voitures ont été incendiés lors des affrontements.

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Ce changement de comportement suggère que, pendant quelques heures, les forces ont laissé faire. Lorsque l’ampleur de la catastrophe et ses conséquences diplomatiques sont devenues évidentes, elles ont repris le contrôle. Les services de renseignement espagnols aboutissent à une conclusion intermédiaire. Selon les informations publiées le 3 août, Rabat n’aurait pas conçu l’opération dès le début. Le mouvement serait né de la rumeur et des réseaux. Mais les autorités marocaines en auraient eu connaissance, auraient choisi de ne pas le stopper et auraient ensuite exploité politiquement ses effets.

Cette interprétation permet de comprendre l’absence d’un plan central visible. L’État marocain n’aurait pas eu besoin de recruter les participants, de louer des milliers de places d’autobus ou d’organiser les groupes. Il lui aurait suffi de retirer momentanément la barrière qui empêchait un mouvement déjà en formation.

Les défaillances des deux États 

L’idée que les autorités marocaines auraient été totalement surprises paraît difficilement compatible avec les capacités de la DGST. Les services marocains surveillent étroitement les réseaux sociaux, particulièrement lorsqu’il s’agit de terrorisme, de contestation politique ou de migration. Ils avaient démontré en 2024 leur capacité à détecter un appel sur TikTok et à interpeller ses diffuseurs. Ils coopèrent régulièrement avec le Centre national de renseignement espagnol et les services policiers européens.

La convergence de dizaines de milliers de personnes venues de Casablanca, Fès ou Marrakech ne pouvait pas davantage passer inaperçue sur le terrain. Les gares routières, les trains, les autobus, les taxis et les routes du nord ont été progressivement saturés. Des jeunes voyageaient sur des camions. Fnideq, ville d’environ 80 000 habitants, voyait sa population gonfler de manière spectaculaire. Les services marocains n’ont pourtant transmis aucune alerte opérationnelle suffisamment précise à Madrid. Ce silence constitue peut-être l’élément le plus important du dossier.

Du côté espagnol, une polémique oppose également le ministère de l’Intérieur au CNI, le service de renseignement espagnol. Le ministre Fernando Grande-Marlaska a affirmé que les services secrets n’avaient pas prévenu le gouvernement de l’imminence d’une entrée massive. Des sources proches du CNI assurent, au contraire, avoir envoyé plusieurs avertissements après la décision du Tribunal suprême.

Ces alertes ne donnaient apparemment ni jour ni heure. Elles signalaient néanmoins un risque réel, alimenté par ce que les services qualifiaient d’« angle mort administratif » exploité par les réseaux criminels. Selon ces sources, la frontière espagnole demeurait sous-dotée malgré les avertissements.

Une crise devenue message politique 

L’échec est donc au moins bilatéral. Rabat n’a pas stoppé le mouvement et n’a pas prévenu Madrid. Madrid a observé l’augmentation des passages sans renforcer suffisamment son dispositif. Lorsque la foule s’est présentée, ni les uns ni les autres ne disposaient des moyens nécessaires pour protéger la frontière sans mettre les vies en danger.

Pourquoi le Maroc aurait-il laissé faire ? Plusieurs explications ont été avancées. La visite récente de Pedro Sánchez en Algérie avait été mal reçue à Rabat. Le Parlement espagnol venait également d’adopter un texte facilitant l’accès à la nationalité pour certains descendants de Sahraouis. Des tensions existaient autour du Sahara occidental et de la répartition des grands événements liés à la Coupe du monde de football de 2030.

Mais les services espagnols estiment qu’aucun de ces différends ne suffit à démontrer une opération préméditée. Leur conclusion est plus subtile. Le Maroc n’aurait pas fabriqué la vague, mais il aurait reconnu dans son apparition une occasion politique.

En levant le contrôle, Rabat pouvait rappeler à Madrid que la sécurité de Ceuta dépend largement de la coopération marocaine. Le message n’avait pas besoin d’être formulé officiellement. Quelques heures suffisaient pour transformer une ville espagnole en espace saturé, contraindre Madrid à déployer l’armée et placer la question de Ceuta au centre de l’actualité internationale.

Le retour de flamme 

Le Maroc ne reconnaît pas la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla, qu’il qualifie de villes occupées. Au moment même où des milliers de personnes franchissaient la frontière, le média Le360, réputé proche du Palais, insistait sur « l’anomalie géographique » des deux enclaves et sur le caractère, selon lui, insoutenable de leur statut. Ce média affirmait que la question n’était pas de savoir si Ceuta et Melilla retourneraient un jour à leur « environnement naturel » marocain, mais quand et après combien de drames.

La crise a également un angle américain. Au printemps 2026, un document de la Chambre des représentants avait présenté Ceuta et Melilla comme situées sur le territoire marocain « sous administration espagnole » et encouragé un dialogue sur leur statut futur. Cette formulation, inhabituelle à Washington, avait été interprétée à Madrid comme un signal favorable aux revendications marocaines. En laissant la crise se développer, Rabat a réussi à replacer les enclaves dans le débat international, même si le prix humain et diplomatique s’est révélé beaucoup plus élevé que prévu.

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Si laisser passer la foule devait envoyer un avertissement, celui-ci a rapidement échappé à ceux qui espéraient en tirer profit. La mort de près d’une centaine de personnes a provoqué une indignation croissante au Maroc. Le Parti du progrès et du socialisme, héritier du Parti communiste marocain, a dénoncé le silence du gouvernement et attribué l’exode à l’échec des politiques d’emploi, d’éducation et de réduction des inégalités.

Des médias marocains indépendants ont souligné que la décision espagnole et les réseaux sociaux ne pouvaient pas, à eux seuls, créer en quelques jours une armée de jeunes prêts à risquer leur vie. La rumeur n’a fonctionné que parce qu’elle a rencontré une disposition au départ déjà massive.

Quand les réseaux sociaux deviennent des accélérateurs 

Le portail Enass a accusé l’État de conserver un « silence sépulcral » face à la mort de citoyens marocains. Il a suggéré que Rabat semblait observer avec satisfaction les difficultés provoquées en Europe, tout en sacrifiant ses propres jeunes à une manœuvre géopolitique.

Le gouvernement marocain n’a réagi officiellement que le 2 août. Il a attribué la crise à l’exploitation biaisée de l’espace numérique et aux réseaux de trafiquants. Il a affirmé être resté un partenaire « fiable et responsable ». Cette défense évite le cœur de la question. Elle explique pourquoi les jeunes sont partis, mais pas pourquoi les autorités, capables de les arrêter en 2024, les ont laissés atteindre la frontière en 2026.

La dynamique de cette crise rappelle, toutes proportions gardées, celle des émeutes déclenchées en France par la mort de Nahel Merzouk, tué par un policier à Nanterre le 27 juin 2023. Là aussi, un événement initial, filmé et presque immédiatement diffusé sur les réseaux sociaux, avait suscité une mobilisation d’une rapidité exceptionnelle. Les images contredisaient la première version policière et provoquèrent une indignation réelle. Mais celle-ci fut bientôt rejointe par d’autres motivations, notamment la volonté d’affronter les forces de l’ordre, le sentiment de participer à un événement historique, la recherche de reconnaissance au sein du groupe, les pillages opportunistes ou le simple désir de reproduire, dans son propre quartier, les scènes observées ailleurs.

Les profils présentaient également des points communs. Une grande partie des personnes interpellées pendant les émeutes françaises étaient des adolescents ou de très jeunes adultes, souvent sans engagement politique préalable et, pour beaucoup, inconnus des services de police. Les autorités avaient alors insisté sur le très jeune âge des participants, dont certains n’avaient que 12 ou 13 ans. Ils n’appartenaient pas nécessairement à des organisations structurées et ne répondaient pas à une direction nationale. Ils agissaient en petits groupes d’amis, de voisins ou de camarades, formés dans les quartiers puis coordonnés au moyen de Snapchat, TikTok, Telegram ou de messageries privées.

Une nouvelle logique des mobilisations 

À Ceuta comme pendant les nuits de juin et juillet 2023 en France, les réseaux n’ont donc pas seulement servi à annoncer ou à commenter l’événement. Ils en ont déterminé le rythme, la géographie et les formes d’action. Durant les émeutes françaises, une vidéo montrant l’incendie d’une mairie, l’attaque d’un commissariat ou le pillage d’un magasin pouvait inciter d’autres groupes à reproduire la scène dans leur propre ville. À Ceuta, l’image d’un nageur atteignant la plage ou d’une foule franchissant la frontière incitait des jeunes situés à Tanger, Casablanca, Fès ou beaucoup plus loin encore à prendre immédiatement la route vers Fnideq.

Dans les deux cas, une frustration ancienne et diffuse s’est cristallisée autour d’une image simple, immédiatement compréhensible et aisément partageable. Ces mobilisations possèdent ainsi une structure commune. Elles réunissent une population très jeune, un mécontentement antérieur à l’événement, un signal visuel provoquant une forte émotion et des plateformes qui transforment des comportements individuels en phénomène collectif. Elles ne nécessitent ni parti, ni syndicat, ni véritable chef. Le groupe se constitue par imitation. La participation des autres réduit l’incertitude et semble légitimer le passage à l’acte. Si des jeunes de Marseille ou de Roubaix affrontent la police, pourquoi pas ceux de la ville voisine ? Si des nageurs atteignent Ceuta et diffusent leur exploit, pourquoi ne pas les rejoindre avant que la frontière ne se referme ?

Ayoub n’a sans doute reçu aucun ordre. Il n’a pas nécessairement répondu à une convocation précise, pas plus qu’une partie des adolescents français descendus dans la rue après avoir regardé sur leur téléphone les images de Nanterre et des premières nuits d’émeutes. Il a été saisi par une image, une rumeur et une possibilité. Dans le monde connecté, cela peut suffire à mettre un adolescent en mouvement. Répété des dizaines de milliers de fois, le même mécanisme peut déplacer une foule, embraser un pays ou submerger une frontière.

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