Les clients de l’Hôtel Scheuble, petit immeuble bourgeois sis au numéro 17 de la Muhlegasse à Zurich, connaissent-ils cette histoire? En février 1963, il y avait un club de jazz au rez-de-chaussée, derrière une grande enseigne aux lettres stylisées : Africana. Le patron avait disposé des sculptures africaines au pied de la petite scène. Ce soir-là, comme la plupart des soirs depuis quelques mois, un pianiste sud-africain joue du Duke Ellington, son maître. Ce soir, Dollar Brand est particulièrement nerveux. Parce que Duke Ellington est dans la salle.
Sa famille a annoncé qu’Abdullah Ibrahim, né le 9 octobre 1934 à Cape Town sous le nom d’Adolph Johannes Brand, s’est paisiblement éteint lundi, dans son long exil allemand, «avec l’Afrique du Sud et son peuple au cœur». Pour quiconque avait été envoûté par sa musique, c’est-à-dire quiconque l’avait écoutée au moins une fois, il avait réussi cet exploit d’irriguer les racines africaines du jazz mais aussi d’imposer une lecture très personnelle de l’œuvre de Duke ou de Thelonious Monk aux Etats-Unis.


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