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La murène géante fait équipe avec d’autres poissons pour chasser

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Pour retrouver le podcast dont est issu cet article, rendez-vous sur Bêtes de sciences ! © Futura

Le récif de corail : un monde à part

Direction la Mer Rouge avec nos palmes et nos tubas sous le bras ! Nous voilà donc au Nord-Est de l'Egypte, à Sharm El Sheikh, et plus précisément à la réserve naturelle Ras Mohamed. Il s'agit du tout premier parc national égyptien, protégé depuis 1983, qui se trouve sur une péninsule, une avancée de terre dans la mer, à la jonction entre le golfe de Suez et le golfe d'Aquaba. Cet emplacement bien particulier offre un spectacle à couper le souffle L'eau transparente à nos pieds, et tout autour de nous des rochers ocres qui ont l'air aussi vieux que le monde, et les montagnes du Sinaï au loin. Mais c'est pour la beauté et la richesse de sa vie sous-marine que l'endroit est connu à travers le monde. Tu es paré.e ? On plonge ! 

Il ne suffit que de quelques coups de palme pour croiser toute une foule de petits habitants tout autour de nous, qui dansent autour des gorgones, aux longues branches rougeoyantes. Tout un banc de poissons violets et jaunes nagent en virevoltant autour de nous. Nous nous avançons au-dessus du récif de corail. Même s'il ressemble à des végétaux, ou parfois à des coussins de pierre, le corail est en réalité un animal, mais qui reste fixé à un support la majeure partie de sa vie. C'est fou non ? Il fait aussi les délices du poisson-perroquet, turquoise, orange et rose fluo. Avec son bec dur qui lui a valu son nom, il découpe le corail et l'avale tout rond ! Cet assemblage de formes et de couleurs variées crée un véritable immeuble à poissons et à crustacés. Chaque recoin, chaque petite crevasse ou trou, sert d'abri à un habitant différent.

L'impressionnante murène géante

Tiens, d'ailleurs, regarde au pied de ce gros bloc de corail. Le museau de notre héroïne du jour émerge d'une anfractuosité. Approchons nous doucement pour ne pas l'effrayer et observons-la à bonne distance. Tu la vois ? Cette forme sombre, un peu bombée, c'est son museau. Et de chaque côté de sa tête deux yeux ronds orangés et brillants nous regardent. Sa peau légèrement fripée, différente de celles recouvertes d'écailles des autres poissons du récif, est brune foncée et mouchetée de nombreuses petites tâches noires. Elle ne possède pas de nageoires, et quand elle se déplace, elle ondule vraiment comme un serpent ! Là, seule sa tête est visible mais si tu regardes avec attention, on voit le bout de sa queue qui dépasse au sol, au pied du monticule où elle s'abrite.

Je te présente la murène javanaise, également appelée murène géante ! Si on la surnomme ainsi c'est à cause de ses dimensions hors normes. C'est la plus grande des espèces de murène connues à ce jour et les individus les plus massifs peuvent peser jusqu'à 30 kilos et atteindre 3 mètres de long ! C'est presque le double de ma taille ! Son nom latin Gymnothorax javanicus rappelle que la première fois qu'elle a été observée et décrite par des scientifiques européens, c'était au large de l'île de Java en Indonésie, mais comme tu peux le voir, elle vit aussi ici, en mer rouge. Elle habite dans toutes les mers chaudes du monde, le long de la côte Est de l'Afrique jusqu'au Pacifique, en passant par le Nord-Est de l'Australie et la Polynésie.
Comme toutes les murènes, son corps est allongé et fuselé comme celui d'un serpent, ce qui peut parfois inquiéter celles et ceux qui ont peur de nos amis à écailles. Mais ne t'y trompe pas, c'est bien un poisson, muni de branchies, et qui respire sous l'eau. D'ailleurs, si elle garde la bouche ouverte, ce n'est pas pour nous intimider, mais bien pour s'oxygéner !

Double mâchoire pour une grande pacifique

De petites dents pointues et aiguisées dépassent légèrement et sont visibles sur sa mâchoire du bas. Une des particularités de notre murène est qu'elle possède une petite mâchoire supplémentaire cachée à l'intérieur de la bouche, appelée mâchoire pharyngienne ! Cette originalité anatomique, qui prend l'aspect d'une seconde rangée de dents au fond de la gorge, lui permet d'amener ses proies vers son œsophage pour les avaler. Il n'en fallait pas plus pour inspirer les cinéastes, et affubler d'une double mâchoire semblable certains monstres de film comme le terrible xénomorphe de la saga Alien ! 

Mais, à moins d'aller l'embêter dans son trou, ou de la surprendre, nous n'avons rien à craindre de notre murène. C'est une chasseresse, mais elle ne s'active qu'à la nuit tombée et s'intéresse uniquement aux poissons et aux crustacés, qu'elle poursuit dans les recoins du récif où elle arrive à se faufiler. La murène géante vit en solitaire et défend son territoire face aux autres murènes. Et si elle mord un humain, c'est parce qu'elle n'a pas d'autre choix et de moyen de s'enfuir ! Habituellement, notre murène reste bien tapie dans son trou, au calme et elle a tendance à se sauver si on vient l'ennuyer.

Oh, regarde ! Un labre nettoyeur, un petit poisson bleu, rayé de noir, s'approche d'elle. Tu te souviens ? Je t'ai déjà parlé de lui dans un épisode précédent, car il a une excellente mémoire et tient son rôle de toiletteur du récif avec sérieux. On peut l'apercevoir en train de picorer des débris à l'intérieur de la bouche de la murène. Mais ne t'en fais pas, ils ont un accord ! Le labre s'occupe de débarrasser la murène de ses parasites et elle ne lui fait aucun mal. 

Mais...tu vois ce que je vois ? Un autre visiteur semble s'intéresser à notre murène, et s'approche d'elle, d'un mouvement décidé. Il est assez massif, et sa peau est d'un beau marron-rougeâtre. Son corps est rayé sur toute sa longueur et il est décoré de tout un tas de points bleus lumineux. C'est un mérou corallien de mer rouge que l'on surnomme grouper en anglais.

Une drôle d'équipe

C'est drôle, Qu'est-ce qu'il fait ? Il se positionne juste au-dessus de la tête de notre murène, à quelques centimètres d'elle seulement et secoue légèrement la tête, 1 fois, 2 fois, 3 fois. La murène sort alors de son trou...aie aie aie, il risque d'y avoir de la bagarre ! Mais en fait...pas du tout ! La murène s'étend, et ondule au sol, en suivant le mérou qui s'est remis à nager devant elle. On dirait qu'ils partent ensemble à un rendez-vous important. 
Un peu plus loin, le mérou a repéré un petit poisson, qui file se cacher dans une crevasse. Plutôt que de le pourchasser, il se place juste au-dessus de l'endroit où il l'a vu disparaître, et il secoue de nouveau la tête, comme pour pointer là où se dissimule la proie. La murène ne demande pas son reste, et s'engouffre dans le labyrinthe de corail à la recherche du petit poisson. Celui-ci ressort à toute vitesse de sa cachette et tombe nez à nez avec le mérou qui n'en fait qu'une bouchée !

Ce que nous venons d'observer, cette incroyable coopération entre le mérou et la murène pour chasser ensemble, a été décrite pour la première fois par le scientifique Redouan Bshary et ses collaborateurs, en 2006. Il l'a vu comme nous, alors qu'il plongeait ici, en Mer Rouge. Il est très inhabituel que deux prédateurs d'espèces différentes s'entraident, et nous savons encore peu de choses sur l'accord qui peut bien les lier. Est-ce que les deux individus font plusieurs fois équipe ensemble ? Est-ce qu'ils s'améliorent au fur et à mesure si c'est le cas ? Et comment se choisissent-ils ? Mystère ! 
Ici, le mérou est un chasseur actif en journée qui est équipé pour nager vite en pleine eau, mais qui est bien trop gros pour se faufiler dans le récif. La murène, elle est nocturne, mais son corps allongé, lui permet de se glisser n'importe où ! Chacun d'eux est armé différemment, mais de manière complémentaire soit pour poursuivre une proie rapidement, soit pour la coincer dans un recoin. Les observations des scientifiques ont montré que les associations entre murènes et mérous n'étaient pas dues au hasard et que les mérous rassasiés ne se lançaient pas dans une chasse collaborative. Il faut qu'ils aient un petit creux pour recruter leur partenaire ! 

Ensemble mais chacun pour soi

Le mérou a développé des signaux, ces mouvements de tête bien précis, pour communiquer avec la murène. C'est fort, d'arriver à se faire comprendre avec un voisin d'une espèce différente ! Ils se coordonnent tous les deux avec brio. La murène accepte même de s'activer avant la tombée de la nuit, alors qu'elle se repose habituellement. Elle y gagne forcément en obtenant des friandises de jour, en plus de son tableau de chasse nocturne.
Et quand les deux co-équipiers chassent ensemble, ils ont plus de chance de réussir à attraper une proie que quand ils chassent en solo. Leurs techniques sont parfaitement complémentaires et rabattent les poissons vers l'un ou l'autre des deux prédateurs ! Mais attention, c'est quand même du chacun pour soi à l'arrivée. Le premier à attraper le poisson le mange, il n'y pas de partage. Un peu comme chez le blaireau américain et le coyote, dont je t'ai parlé dans un épisode précédent. Mais pour autant, il n'y a pas de bagarres entre eux. Sur les plus de 31h d'observation d'associations où murène et mérou chassaient ensemble, les scientifiques n'ont jamais vu aucune agression entre eux.  

Comme quoi, malgré leur allure redoutable, les murènes géantes sont de bonnes voisines et des partenaires sur lesquelles on peut compter !

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