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Le choc est brutal pour Santé Île-Prince-Édouard. En l’espace de trois ans, la régie de santé publique a perdu ses deux têtes dirigeantes. Melanie Fraser a quitté ses fonctions de présidente et cheffe de la direction le 11 mars dernier, après seulement un an dans ce poste. Ce départ suit celui, fracassant, de son prédécesseur, le Dr Michael Gardam.
Derrière ces démissions en cascade, c’est un cri d’alarme qui résonne : celui de l’ingérence politique, dénoncée sans détour par le Dr Michael Gardam, qui ne mâche pas ses mots.
La gouvernance de Santé Île-du-Prince-Édouard est un véritable désastre.
Il décrit un système où les promesses électorales court-circuitent l'expertise médicale.
Qu’il s’agisse de l’annonce d’une nouvelle école de médecine ou de foyers de soins, ces projets sont parachutés par le gouvernement sans même consulter les experts de la santé sur le terrain, regrette Michael Gardam.
Résultat? Une perte de contrôle et un sentiment d'impuissance chez celles et ceux qui tentent de faire fonctionner le système.
Michael Gardam évoque un quotidien épuisant pour les gestionnaires, qui doivent jongler avec une multitude de décideurs qui ne se consultent pas entre eux. Parfois, c'était le conseil d'administration qui décidait, parfois le ministre, parfois le premier ministre, raconte-t-il.
Mainmise politique
Cette confusion au sommet a des conséquences directes : sur le papier, l'agence est redevable à un conseil d'administration, mais dans les faits, c'est le gouvernement qui décide.
Les ressources sont détournées des priorités cliniques urgentes pour satisfaire des promesses politiques irréalistes, estime Michael Gardam.
Stéphanie Collin, professeure à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton, spécialiste de la réforme des systèmes de santé, déplore ce manque de transparence dans la répartition des rôles.
La santé, c’est 30-40 % de la tarte des dépenses totales, les gouvernements ont tendance à vouloir garder la mainmise sur ce système. C’est comme plus fort qu’eux!
Les gouvernements ont des visions à court terme. Ils souhaitent se faire réélire. Ceci entraîne des répercussions sur les efforts de planification, et sur la mise en œuvre de politiques publiques, poursuit-elle.

« Les organisations de santé qui réussissent à garder leurs employés, sont celles qui ne sont pas en constante réorganisation », prévient Stéphanie Collin de l'Université de Moncton (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
L'impossible dépolitisation de la santé
Pour Patrick Fafard, professeur à l’Université d’Ottawa et spécialiste de santé publique, ce manque chronique de consultation et de coordination n’est pas un accident. Il est intrinsèquement lié à la vague de centralisation actuelle.
À l’exception de l’Alberta, ces quinze dernières années, les provinces créent des agences de santé uniques, pour maximiser l'utilisation des ressources, explique-t-il.
On essaie de dépolitiser la santé, ce qui est très difficile dans une petite petite province. Ça crée de la confusion.
Cette confusion paralyse la prise de décision, croit Patrick Fafard : alors que la régie autonome doit parfois faire des choix impopulaires faute de ressources humaines et financières, les élus se sentent obligés d'intervenir pour ménager l'électorat.
Ça demande beaucoup de discipline des différents acteurs pour réussir à se coordonner, c’est souvent ce qui manque, résume-t-il.
Crise structurelle profonde
Au-delà de ce fouillis administratif, la crise de gouvernance actuelle traduit, selon Patrick Fafard, un problème plus fondamental.
C’est le reflet d’une crise de ressources humaines, du manque de personnel spécialisé, de médecins de famille.
Le départ de Melanie Fraser soulève désormais une question brûlante aux yeux de Michael Gardam : qui acceptera de prendre les commandes d'un système où le politique semble avoir le dernier mot sur la médecine?
Ça va être difficile de recruter quelqu’un pour être à la tête de l’agence. Cette personne doit pouvoir créer un consensus entre le conseil d'administration et les politiciens, prévient Patrick Fafard.
Ce défi de recrutement est d'autant plus complexe que les dirigeants sortants sont tenus au silence. Le contrat de Melanie Fraser comprenait une clause de non-dénigrement lui interdisant tout commentaire pouvant diffamer ou dénigrer l'agence ou le gouvernement provincial.
Bien que ces clauses de confidentialité sur les détails d'un départ soient courantes, Patrick Fafard souligne qu’elles constituent un risque pour le grand public.
Cette clause est d'autant plus préoccupante dans une petite province où les voix capables d'analyser l'état réel du réseau sont rares, estime l'expert.


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