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L’Isle-aux-Coudres vit au rythme des marées, des touristes… et de son chantier maritime. Quand ce dernier a le vent en poupe, c’est toute l’économie de la région qui profite de la brise. Et avec les millions que la marine fait déjà ruisseler sur le chantier dans la foulée de la modernisation de sa flotte militaire, la petite communauté coudriloise navigue toutes voiles dehors.
En 2019, le chantier maritime, propriété de Groupe Océan, récoltait le premier contrat de construction militaire de son histoire pour l’assemblage de quatre grands remorqueurs. Le troisième arrivait à peine dans son port d’attache d’Halifax, vendredi, que la Défense ajoutait deux autres vaisseaux à sa commande.
C’est une étape importante pour un chantier de taille modeste, qui fabriquait principalement des goélettes de pêche il y a encore quelques décennies. C’est, aussi, toute une manne : ce contrat vaut à lui seul un total de 213 millions de dollars et assure l’emploi d’une soixantaine de personnes à temps plein, en plus d’en faire graviter à peu près autant, en alternance, autour du chantier.
« Ça fait une masse de monde qui arrive dans Charlevoix, qui a besoin d’essence, qui s’achète des cafés, qui mange et qui dépense dans la région, observe Jean-Philippe Brunet, vice-président exécutif aux affaires corporatives de Groupe Océan. Ça amène un fonds d’économie qui est quand même important. »
« Ici, ma vie a vraiment changé »
Dans les immenses hangars du chantier maritime, l’odeur de l’acier fraîchement soudé, le bruit des meules en mouvement sur le métal et les étincelles qui jaillissent en faisceau des ateliers et des échafaudages trahissent un chantier en pleine ébullition. Les flammes qui sortent des chalumeaux, ici, ne font pas que bâtir des navires — elles attisent l’économie locale et attirent une main-d’œuvre nouvelle dans Charlevoix.
« Ici, ma vie a vraiment changé », affirme Yagninim Nassam, soudeur-mondeur depuis deux ans et demi au chantier de L’Isle-aux-Coudres. Parti du Togo où il travaillait en soudure dans le secteur minier, il vit aujourd’hui à Baie-Saint-Paul et compte s’y enraciner pour de bon.
« On est contents de vivre dans Charlevoix, raconte-t-il. Ma femme travaille en hôtellerie, mes trois enfants vont à l’école et il y a beaucoup d’activités autour de Baie-Saint-Paul. Ç’a augmenté la qualité de notre vie de venir ici. »
M. Nassam n’est pas l’unique travailleur parti de loin pour venir fabriquer les nouveaux remorqueurs de la Défense. Le chantier de L’Isle-aux-Coudres a recruté près d’une dizaine d’ouvriers maghrébins au cours des dernières années et accueille, depuis quelques semaines, une nouvelle main-d’œuvre venue des Philippines. Lors du passage du Devoir, dix étudiants inscrits à une attestation d’études professionnelles en construction navale vivaient leur quatrième jour de classe. Au sein de cette cohorte se trouvaient deux étudiants de la région de Montréal, plusieurs autres issus de Charlevoix — et un grand gaillard venu de Douala, au Cameroun.
« Quand ça va mal ici, ça va mal sur l’île »
Devant la classe, c’est Marcel Mailloux qui donnait la formation. L’homme aux cheveux aussi blancs que les glaces qui défilent dans le chenal a suivi les traces de son père jusqu’au chantier coudrilois à l’adolescence — jusqu’à y travailler encore, 52 ans plus tard.
« À mes débuts, nous étions une quinzaine, et le chantier était saisonnier », raconte-t-il en souvenir d’un temps aujourd’hui révolu. Aujourd’hui, il constate que les affaires roulent avec une vigueur rarement vue auparavant — au grand bénéfice de son monde.
« Quand ça va mal ici, ça va mal sur l’île, explique M. Mailloux avec une certitude forgée par l’expérience. Le chantier en a eu, des périodes creuses. Chaque fois, le monde disait que c’était plate, que ça manquait de vie. Les gens qui travaillent dans la place et qui vont au restaurant le soir, ça rend aussi l’île vivante. »
Plus de 120 employés graviteront autour du chantier jusqu’en 2028 pour honorer le contrat de la Défense — une masse de gens équivalant à 10 % de la population recensée à L’Isle-aux-Coudres en 2021 et qui permet, pour le tissu économique du coin, de traverser de longs hivers à attendre l’affluence touristique estivale.
Derrière le comptoir de l’épicerie Chez Paul, d’où émane l’odeur alléchante des tartes fraîchement sorties du four, Hélène Harvey estime que la saison morte serait « catastrophique » sans ses « p’tits gars de chantier » qui viennent, à l’heure du dîner, calmer leur faim avec un pâté croche, une spécialité locale.
« Il y a des journées qui seraient bien, bien tranquilles sans les gars du chantier, ajoute sa collègue Geneviève Pednault. C’est les trois quarts de notre clientèle de la semaine ! »
« Le tourisme, chez nous, c’est trois ou quatre mois par année, renchérit le maire, Christyan Dufour. Une industrie comme ça qui marche toute l’année, on peut en prendre trois ou quatre ! »
Un déséquilibre historique pour le Québec
Le Québec, selon les chiffres du gouvernement, compte plus de 430 entreprises actives sur le marché de la défense, dont 70 % ont la taille d’une PME. L’Isle-aux-Coudres incarne un exemple des retombées que les dépenses en défense peuvent faire ruisseler sur une communauté.
D’autres espèrent en bénéficier devant une stratégie chiffrée à 500 milliards de dollars d’ici 2035. Le gouvernement québécois gagnerait cependant à se doter d’une politique industrielle en matière militaire pour recevoir sa juste part du gâteau.
« Je pense que c’est urgent, estime Marc-André Houle, docteur en sciences politiques, dont le mémoire de maîtrise portait sur la répartition régionale des investissements militaires au Canada entre 1979 et 2012. Si nous nous fions au passé, on ne peut pas s’attendre à ce que le gouvernement fédéral vise d’emblée le Québec pour faire bénéficier la province de ces retombées-là. »
L’Ontario a historiquement récolté « une part qui s’est pratiquement toujours maintenue entre 40 et 50 % » des dépenses en défense, écrivait M. Houle dans un article paru en 2014. Pendant ce temps, le Québec a toujours éprouvé de la difficulté à accaparer des investissements militaires fédéraux qui correspondaient à son poids démographique — même si ces dépenses, souligne Marc-André Houle, « sont financées par les impôts et les taxes de l’ensemble des Canadiens et, donc, des Québécois. »
À L’Isle-aux-Coudres, le chantier naval du Groupe Océan, lui, n’entend pas manquer le bateau. « Travailler pour la défense, ça amène de l’eau au moulin, conclut Marcel Mailloux. Si ça change une affaire… c’est que ça ne donne pas envie de partir ! »
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