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L’industrie de l’élevage d’insectes en mal de viabilité

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Au Canada comme ailleurs dans le monde, des entreprises qui s’étaient lancées dans l’élevage d’insectes comestibles ferment boutique tour à tour. Cette tendance pose la question de la viabilité économique de l’entomoculture.

Le cas d’Aspire Food Group, en Ontario, est emblématique. Cette ferme géante entièrement automatisée était destinée à élever des milliards de grillons et à produire des milliers de tonnes de protéines d’insectes par an.

Elle symbolisait les attentes envers un secteur présenté comme promis à une croissance rapide et spectaculaire.

Un bâtiment portant le nom de l'entreprise Aspire en Ontario.

Aspire Food Group affichait de grandes ambitions au moment de sa mise en service : produire des milliers de tonnes de protéines d’insectes par an.

Photo : Radio-Canada / Colin Butler/CBC

Une suite d’échecs

Le projet a cependant été de courte durée : Aspire Food Group a été mise sous séquestre en 2025, à peine trois ans après sa mise en service.

Les documents judiciaires, que CBC a pu consulter, indiquent qu’elle avait une créance d’environ 41 millions de dollars à l'endroit de Financement agricole Canada, une société d’État fédérale.

Agriculture et Agroalimentaire Canada avait également fourni 8,5 millions de dollars à Aspire Food Group, dont 7,8 millions de dollars restaient encore à recouvrer.

Un autre projet qui n’a pas fait long feu est celui d’Enterra Feed, une entreprise de Colombie-Britannique. En 2018, dans le cadre de son plan de développement, elle avait annoncé la construction d’une nouvelle usine près de Calgary.

Le projet d’Enterra Feed consistait à produire, d’abord, des aliments à base d’insectes pour la volaille, les exploitations de pisciculture et pour les animaux de compagnie, puis à se lancer dans la production pour la consommation humaine.

Le fédéral lui avait accordé un financement de 6 millions de dollars, dans le cadre du programme Agri-innovation.

Enterra Feed avait également reçu des subventions de la part du gouvernement de l’Alberta, d’un montant de 75 000 $ en tout, entre 2019 et 2022.

Comme Aspire Food Group, elle a été mise sous séquestre, en 2022.

Une photo montrant l'intérieur d'une usine de production de produits à base d'insectes, en Colombie-Britannique.

Une photo d'archives de l'intérieur d'une usine d'Enterra Feed, à Langley, en Colombie-Britannique.

Photo : Enterra Feed Corporation

Toujours en Alberta, on avait assisté au lancement d’un projet qui avait été présenté comme la première ferme de grillons dans la province : Camola Foods.

Là encore, l’expérience a, semble-t-il, tourné court : les plateformes en ligne de Camola Foods ne sont pas accessibles, les numéros de téléphone ne répondent plus, tandis que les courriels envoyés aux cofondateurs sont restés sans réponse.

Jackie Lebenzon, professeure adjointe de sciences biologiques à l’Université de Calgary, se souvient de l'intérêt qui avait émergé en Alberta pour l’élevage d’insectes. Cependant, à l'heure actuelle, elle dit ne même pas savoir s'il existe encore de grandes fermes en activité dans la province. « L'économie de l'élevage d'insectes est en difficulté. »

Une femme sourit devant l'objectif d'une caméra.

Jackie Lebenzon est entomologiste et professeure adjointe de sciences biologiques à l’Université de Calgary.

Photo : Fournie par Jackie Lebenzon

Après l’Ontario et l’Alberta, cap sur le Québec, où des entreprises se sont également lancées dans l’entomoculture. C’est le cas de TriCycle, à Montréal, qui se présente comme une ferme d’insectes comestibles et d’engrais biologique.

Après plusieurs tentatives infructueuses de contacter l’entreprise, nous avons appris que ses dirigeants auraient décidé de mettre le projet en attente.

Même tendance en Europe

En Europe aussi, des entreprises du secteur battent de l’aile ou cessent leurs activités, engloutissant des millions d’investissements.

L’une des faillites les plus fracassantes est celle de l’entreprise française Ÿnsect, après qu’elle eut investi plus de 600 millions d’euros dans son projet, comme l'affirme Corentin Biteau, président de l’Observatoire national de l’élevage d’insectes, en France.

Il évoque d’autres faillites, comme celle du géant danois Enorm Biofactory, en Europe du Nord, ou encore celle d’Agroloop, qui faisait figure de leader en Europe centrale.

Un homme vêtu d'une chemise bleue sourit derrière des lunettes.

Selon Corentin Biteau, il y a eu 1 milliard d’euros d'investissements dans les entreprises françaises, dont plus de 280 millions d’euros de financements publics.

Photo : Fournie par Corentin Biteau

Pourquoi le secteur est à la peine?

En ce qui concerne l’élevage d’insectes pour l'alimentation humaine, Corentin Biteau constate que l’acceptabilité constitue un frein majeur, le public trouvant répugnante l’idée d’en manger.

C'est avant tout une question de mentalité, [qu’il faudra] surmonter, renchérit Jackie Lebenzon, qui affirme du même souffle que consommer des insectes ne présente pas de danger. C'est comme manger des crevettes, à moins que l’on soit allergique aux insectes.

De plus, selon Corentin Biteau, les produits à base d'insectes, notamment la poudre de grillon, ne sont pas abordables : « C'est quand même un marché assez premium. »

Corentin Biteau observe par ailleurs que le dégoût que suscite l’entomophagie fait que beaucoup de fermes font une transition forcée vers la production des aliments pour animaux.

Un homme vêtu d'un costume bleu et d'une cravate sur une chemise fixe du regard l'objectif d'un appareil photo.

Cédric Provost, d'Entosystem, pense que l'industrie parviendra à renverser la tendance, notamment quand elle aura optimisé les processus d'élevage d'insectes, avec des équipements faits sur mesure.

Photo : Fournie par Cédric Provost

Toutefois, que ce soit dans l’une ou l’autre, l’un des problèmes résiderait dans l’ambition démesurée ayant guidé la mise en place de nombreux projets, beaucoup ayant misé sur de gigantesques usines verticales.

Or, « lorsque l’on travaille avec du vivant, ça ne s'automatise pas comme dans une usine de boulons », comme le fait remarquer Cédric Provost, président d’Entosystem, une entreprise québécoise établie à Drummondville.

Jackie Lebenzon note pour sa part : Il est bien plus difficile d'élever des insectes à grande échelle qu'on ne le pensait.

Des criquets dans un bol.

L'idée de manger des insectes se heurte à une résistance de la part du public, à cause, principalement, d'un problème de dégoût.

Photo : Shutterstock / Denim Background

Malgré ce panorama de difficultés, des entreprises parviennent à bien s'en sortir. C’est le cas d’Entosystem, qui travaille depuis 10 ans dans l’entomoculture, mais à des fins d’alimentation pour les poules urbaines et les poissons.

À la suite de la faillite d'Enterra Feed, elle a racheté une partie de ses équipements et engagé deux des employés qui y travaillaient.

Le modèle d'affaires d'Entosystem est bâti sur la récupération des résidus d'épicerie destinés à l'enfouissement, qu’elle revalorise en utilisant la mouche soldat noire, comme l’explique son président et cofondateur, Cédric Provost.

L'entreprise, qui emploie 80 personnes, produit également des excrétions, un fertilisant à base d’excréments et de larves d’insectes, qu’elle vend au Canada et aux États-Unis.

Une usine au milieu d'une végétation automnale.

L'entreprise québécoise Entosystem, qui élève des insectes à des fins de consommation animale, parvient pour sa part à s'en sortir.

Photo : Fournie par Cédric Provost

Quelles perspectives pour le secteur?

Cédric Provost fait un parallèle avec l’industrie du cannabis à ses débuts. Il rappelle que des milliards y avaient également été investis, mais que ces investissements massifs avaient été suivis, dans bien des cas, de faillites, tandis que d’autres entreprises ont réussi à passer au travers.

Il pense que le secteur parviendra à renverser la tendance, comme l'avait fait l'industrie de la volaille. Celle-ci, dit-il, est devenue aujourd'hui extrêmement efficace, avec des poulets qui arrivent à maturité en quelques semaines. « Ça a pris des dizaines d'années et énormément de travail [pour en arriver là]. »

Cet article fait partie d’une série de deux textes publiés à l’occasion de la Journée nationale des insectes. Pour lire l’autre article: 

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