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Lorsque la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH) a fait faillite, précipitant la fermeture de ses magasins, Jean Marc Dalpé et Alexis Martin avaient déjà imaginé leur pièce sur l’histoire de l’entreprise fondée en 1670. Et, ironiquement, L’empire du castor, une coproduction de La Bordée et du Nouveau Théâtre Expérimental qu’ils créent d’abord à Québec, s’amorce justement par la liquidation du grand magasin à rayons…
Après avoir collaboré en 2017 sur Le Wild West Show de Gabriel Dumont, autour de la lutte des Métis de l’Ouest, les deux dramaturges souhaitaient écrire une autre pièce historique. Et la CBH, qui a détenu le monopole du commerce des fourrures, a joué un rôle fondateur dans l’histoire canadienne. « Toutes nos villes sont des anciens postes de traite de La Baie, explique Dalpé. Cette industrie a structuré tout le Canada, transformé la vie des populations locales. Winnipeg, Saskatoon, Edmonton ont été fondées par La Baie, dans l’unique but d’exploiter les ressources. Et je pense que nos vies modernes, c’est encore ça : nous sommes sur les lieux où les compagnies vont pouvoir exploiter les ressources du territoire. »
Avec un ami inuit, maire d’Ivujivik, Martin est allé visiter les ruines d’un tel comptoir dans la toundra, où s’échangeaient jadis peaux de renard argenté et denrées alimentaires. « Les antennes de La Baie, partout, ont introduit ici la nourriture, les habitudes occidentales. C’était un agent de colonisation incroyable. Et ça a bouleversé toute la vie des populations autochtones. On a répandu beaucoup d’alcool. C’est le proto-Canada. Ça prépare toute l’attitude canadienne par rapport aux Autochtones, au territoire, à l’extraction [des ressources]. La nature extractiviste de notre monde est symbolisée par La Baie. Au point où le castor va être quasiment exterminé. »
Et ce capitalisme colonial ne s’est pas seulement exercé au détriment des Premiers Peuples, ajoute son comparse. « On exploitait notamment les voyageurs, les Canadiens français, les Métis. Aussitôt que les gens débarquaient ici, ils étaient happés par ce système-là. »
Un homme et son ambition
Les auteurs ont choisi de se concentrer sur le parcours de Sir George Simpson (1792?–1860), le « plus grand gouverneur de la CBH, qui était là lors de l’explosion de la révolution industrielle en Occident, du passage d’un colonialisme de comptoir à l’entreprise impériale ». L’empire du castor retrace principalement la transformation de ce fils illégitime d’un avocat écossais, poussé par une soif de reconnaissance effrénée.
« On va voir comment ce petit bâtard va réussir à devenir le gouverneur d’un [territoire représentant] un douzième de la planète et à être anobli par le système aristocratique britannique », explique Jean Marc Dalpé. Pour ce traducteur de Shakespeare, L’empire du castor n’est « peut-être pas Macbeth, mais c’est certainement une étude sur comment l’ambition gruge l’être et le transforme. En parallèle, on va suivre une jeune femme crie, née le même jour que lui. Et à travers son histoire, son amitié avec une femme métisse, on va voir comment les agissements de George, l’avidité de l’ogre, vont bouleverser leur monde ».
« Pour nous, George Simpson était l’incarnation du capitaine d’industrie insatiable, ajoute Alexis Martin. Parce qu’il est porté par un système qui, par définition, est extrémiste, insatiable. Une pulsion inarrêtable, même lorsqu’on n’a plus soif, plus faim. »
Mais l’homme d’affaires originaire des Highlands a apporté à son entreprise une nouvelle vision de l’administration. « Il a vraiment bâti un empire beaucoup plus efficace dans la circulation des marchandises. Il avait des notions très modernes, où le capital [devait] toujours être en mouvement. Il a amené la Baie d’Hudson au sommet. Après lui, ça va juste décliner. »
Ce que l’auteur et metteur en scène juge également fascinant, c’est la grande lutte du gouverneur, qui présidait sur un territoire immense (trois millions de milles carrés), contre l’espace. Ce qui rejoint la nouvelle ère du capitalisme dans laquelle on vit désormais, l’économie numérique. « Je pense que ce qu’il y a en germe, chez Simpson, c’est l’abolition de l’espace. Il était obsédé par l’idée de gagner de la vitesse. Et le numérique, c’est l’abolition de l’espace, c’est l’instantanéité. Le retour sur investissement est immédiat. C’était ça, au fond, l’obsession de Simpson. Et d’ailleurs, il fut l’un des premiers à avoir fait le tour du monde, en train. »
Vérité historique
Si nos interviewés sont les auteurs principaux de la pièce, le duo a été épaulé par Yvette Nolan, dramaturge saskatchewanaise d’origine algonquine, et par l’auteur montréalais Michael Mackenzie, un « fier descendant des Highlanders », ce qui confère une pluralité de voix et une fluidité d’opinions à la fresque. « Ils sont devenus nos premiers lecteurs, note Jean Marc Dalpé. Ils ont écrit plusieurs scènes, qu’on a intégrées, transformées un peu selon le scénario. Mais on avait discuté de l’ensemble à quatre. »
Au cours du processus d’écriture de cette pièce, la paire a également eu accès aux archives de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à Winnipeg — l’un des plus gros fonds d’archives au monde, précise Alexis Martin —, et notamment aux journaux tenus par George Simpson et par sa femme, Frances. « On a vraiment des sources très détaillées, de ce qu’ils pensaient, de comment ils voyaient le monde, les autres. C’est assez rock’n’roll de lire ça, parfois. C’était un monde dur, qui broie les humains. » Les dramaturges, évidemment, se sont permis des raccourcis et se sont accordé la liberté de recréer des scènes. « Et on n’est pas des historiens, ce n’est pas notre rôle. Mais on espère, à travers la fiction, transmettre une certaine vérité historique, quand même. »
L’empire du castor, que les Montréalais pourront voir à l’Espace libre en mars, est donc campé dans un grand magasin en plein solde de fermeture. Une scénographie, conçue par Patrice Charbonneau Brunelle, simplement constituée de modules roulants, où les divers lieux sont évoqués par le déplacement des étagères et des comptoirs. Six commis en magasin (Dalpé, Miryam Amrouche, Charles Bender, Frédérique Bradet, Marie-Pier Chamberland et Emmanuel Bédard, qui joue Simpson) portent le récit en incarnant une multitude de personnages variés — dont un castor… « Il y a une adresse directe au public, expose Alexis Martin. Les commis présentent leur personnage, se glissent instantanément dans sa peau, disent quelques répliques, puis passent rapidement la puck à un autre, qui reprend le fil de la narration. On fait beaucoup circuler la parole, d’une situation, d’un lieu, d’un personnage à l’autre. »
Avec ce « feu roulant » de scènes, les artistes ambitionnent de créer un théâtre vivant, qui s’interroge sur l’être humain. Et, bien sûr, de faire découvrir un récit national que trop de gens ne connaissent pas. « Il y a une espèce d’ignorance, en ce qui concerne l’histoire, qui est effarante, déplore Jean Marc Dalpé. On veut donner le goût de l’apprendre, et dire aux gens : c’est important. Vous allez comprendre davantage le monde d’aujourd’hui si vous voyez comment il s’est construit. »


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