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Une nuit ! Une seule nuit d'écriture pour un livre vendu aujourd'hui à plus d'un million d'exemplaires ! Rarissimes sont les romans qui auront connu une telle destinée. On se souvient du formidable succès remporté par Moi qui n'ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman (1929-2012), un véritable phénomène littéraire. Cette fable philosophique a rencontré son public trente ans après sa première publication, grâce aux influenceuses féministes, qui s'en sont emparées dans la foulée de #MeToo et de l'élection de Donald Trump.
Il est vrai que le roman s'achève avec une résonance prémonitoire, un atout indéniable pour une dyschronie dont la vocation est d'être visionnaire. Jacqueline Harpman n'aurait sans doute jamais imaginé une telle "succes story", même lors de la sortie du roman en 1995 à New York.
Qui est Jacqueline Harpman, cet écrivaine belge mise à l'honneur sur la page d'accueil de Google ?En 2018, un éditeur de Penguin Random House le redécouvre. Encouragé par le nouvel engouement pour La Servante écarlate de Margaret Atwood, il le republie au Royaume-Uni en 2019, et aux États-Unis en 2022. Depuis, les ventes ne cessent de grimper, le livre a été traduit dans 41 langues et l'on est en attente d'une adaptation cinématographique par Disney, la division Searchlight ayant acheté les droits.
Jacqueline Harpman, écrivaine et psychanalyste belge. ©D.R.Une préface d'Amélie Nothomb
Portées par cette incroyable aventure éditoriale, les Éditions Stock et Marianne Puttemans, la fille aînée de Jacqueline Harpman, continuent à faire rayonner son œuvre à travers Des femmes imaginaires, un recueil de courts romans préfacé par sa grande amie, Amélie Nothomb, qui vient de sortir.
"J'ai pleuré en lisant cette dédicace dans laquelle elle qualifie ma mère de 'polyglotte de la littérature', nous confie sa fille, devant un jus détox. Elles étaient très amies, malgré leur différence d'âge et choisissent toutes les deux des héroïnes qui ne subissent jamais. Ma mère était profondément féministe. Elle ne serait pas descendue manifester dans la rue, mais elle ne s'est jamais laissé faire".
Signe de la polyphonie de Jacqueline Harpman, ces femmes imaginaires habitent trois univers radicalement différents, tant dans la forme que dans le fond. Seul fil rouge, la liberté qu'elles prennent, quels que soient l'âge et l'endroit où elles apparaissent.
Absurdité de la vie
Il faudra attendre la troisième et dernière nouvelle, La Forêt d'Ardenne, pour rencontrer l'esprit de Moi qui n'ai pas connu les hommes. On y retrouve la dureté et l'absurdité de la vie, la force de nature, l'adversité de l'existence, la notion de survie et de communauté. À la manière des vagabonds de Beckett, un groupe de soldats et de soldates vivent furtivement en Ardenne, ce pays de collines et de grandes forêts, sans croiser ni routes ni ennemi. Parfois, l'un d'entre eux se retire pour mourir seul. Ils ne savent pas pourquoi ils marchent ou astiquent leurs armes, ne peuvent rejoindre la lisière de la forêt, usent leurs semelles et paquetages jusqu'à ce que leurs cheveux deviennent blancs. Il y a dans cette nouvelle aux allures de conte pour adultes une certaine âpreté en écho à la vanité de l'existence. La nature y joue une place prépondérante et, à la lire, on croit ressentir le parfum de l'humus ou entendre le craquement des branches sous le poids de la neige.
Avant d'arriver dans cette ambiance apocalyptique, En quarantaine, le premier "et le plus autobiographique des trois romans" selon notre interlocutrice, raconte la jeune fille juive à Casablanca décidée à défendre sa cause grâce à un sens de l'argumentation poussé à son paroxysme. Une dispute entre copines, un prof sévère, une punition démesurée… Il n'en faut pas plus pour construire un récit solide, qui rappellera, pour sa part, L'amie prodigieuse d'Elena Ferrante.
La narration du Placard à balais, quant à elle, se révélera plus complexe, entre parodie du vaudeville et mise en abîme du travail d'écriture, elle balaye précisément le lecteur d'une époque et d'une infidélité à l'autre à l'aide d'un processus romanesque brillant et exigeant. "Ma mère faisait une analyse à Paris à l'époque du TEE et passait six heures dans le train entre Paris et Bruxelles chaque samedi. Elle s'est inspirée de ses voyages pour Le placard à balais".
Suite à l'élection de Trump, un livre belge sorti il y a 30 ans devient un best-seller : "C'est extraordinaire"L'immensité de l'inconscient
Trois récits très différents donc, mais qui rivalisent de maîtrise et de maturité et qui, comme le souligne sa fille, évoquent la Shoah et traversent des territoires immenses, à l'image du psychisme de l'inconscient tant exploré par l'écrivaine et psychanalyste. "Ce qui arrive aujourd'hui lui ferait un immense plaisir. Son plus grand souhait était que son œuvre perdure, elle qui craignait la mort plus que tout".
Des femmes imaginaires Recueil de romans courts, Jacqueline Harpman, Stock, 18 €
EXTRAIT
"L'Assemblée était impressionnante : la directrice, la surveillante générale et tous mes professeurs, Henriette n'était pas là. L'affaire avait pris des proportions grandioses : j'étais accusée d'insubordination. Au départ, deux filles de 15 ans soutenaient une discussion animée en rentrant à la maison, ici, tout l'appareil scolaire me toisait. Je compris que, désormais, c'était au corps professoral que je devais des excuses. On avait égaré Henriette en route, elle n'était plus que le prétexte d'un affrontement bien plus grave.
Mais lequel ?
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