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Itinérance dans Saint-Roch : un rapport conclut à une « détresse » généralisée

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La Ville de Québec a publié un rapport qu'elle tenait confidentiel depuis un an sur l'itinérance et la cohabitation dans le quartier Saint-Roch. Critique, le document produit par l'organisme Architecture sans frontières Québec déplore un sentiment « de détresse et de dépossession des espaces publics », tant chez les résidents que les personnes en situation d'itinérance.

Commandée par la Ville de Québec, l'étude de cas du quartier Saint-Roch avait pour objectif d'analyser les interactions entre les personnes vulnérables et les espaces publics mis à leur disposition ou qu'elles se sont appropriés.

Les efforts d'Architecture sans frontières Québec (ASFQ) se sont concentrés dans le quadrilatère formé des rues Saint-Dominique, Dorchester, Saint-Vallier Est et du Roi. Le secteur inclut une longue section de la rue Saint-Joseph, le jardin Jean-Paul-L'Allier, l'Îlot Fleurie (sous les bretelles d'autoroute) ainsi que le Carré Lépine, où se trouve le refuge multiservice Lauberivière.

Ces lieux sont considérés comme des points chauds depuis un peu plus de cinq ans à Québec en raison de l'augmentation de l'itinérance visible dans les rues, les parcs et d'autres lieux publics du quartier.

Une voiture du SPVQ stationnée à côté de Lauberivière à Québec.

Le bâtiment de Lauberivière, sur la rue du Pont, a été identifié comme un point chaud où les tensions subsistent. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Guillaume Croteau-Langevin

Dans le cadre de l'étude, l'organisme a notamment réalisé des observations sur le terrain ainsi que des entrevues avec les différents acteurs du milieu (personnes en situation d'itinérance, résidents, travailleurs communautaires, commerçants, employés municipaux, etc.).

Le rapport émet un total de 27 recommandations à la Ville de Québec. Datée de février 2025, l'analyse a été discrètement rendue publique le 14 janvier dernier, soit près d'un an plus tard, sans annonce ni communication particulière.

Sentiment de détresse

L'équipe d'ASFQ a conclu à la présence d'un sentiment de détresse et de dépossession des espaces publics parmi les parties prenantes de Saint-Roch.

Ce sentiment n'est pas exclusif aux résidents qu'on dit logés. Les personnes en situation d'itinérance qui fréquentent le même quartier partagent la même impression.

Que ce soit parmi les citoyen[s] logé[s] ou les personnes en situation d’itinérance, plusieurs ne se sentent ni les bienvenu[s] ni en sécurité dans les espaces publics de Saint-Roch. De tels sentiments affectent la capacité de jouir de la vie de quartier, de circuler et fréquenter librement les espaces publics et de prendre part à la vie publique du quartier, peut-on lire dans le rapport.

Une personne en situation d'itinérance marche dans Saint-Roch, un quartier de Québec.

Les personnes en situation d'itinérance vivent également de l'insécurité dans le quartier, conclut le rapport. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

Il s'agit de l'un des rares consensus qui se dégagent des témoignages recueillis par ASFQ, selon Olivia Daigneault-Deschênes, architecte et chargée de projet au sein de l'organisme. Il y a de l'usure et un sentiment de dépossession assez généralisé. Finalement, il n'y a personne qui se réjouit de la situation, résume-t-elle en entrevue à Radio-Canada.

Plus largement, les personnes consultées se sentent en général dépassées par l’ampleur de la situation et traînent un sentiment de détresse et d’impuissance face aux défis que présente le phénomène de l’itinérance.

Le problème est cependant complexe à attaquer. Les différents groupes de la population qui interagissent dans le quartier Saint-Roch ont des points de vue difficiles à réconcilier en ce qui concerne l'itinérance et la cohabitation, toujours selon le document d'ASFQ.

Leur point commun réside essentiellement dans l'inconfort vécu de part et d'autre, sous différentes formes, alors que les solutions sont beaucoup plus difficiles à trouver.

Selon Mme Daigneault-Deschênes, la communauté de Saint-Roch est engagée dans une période de transition provoquée par des changements rapides survenus au cours des dernières années, auxquels s'aujoutent des enjeux plus globaux, comme la crise du logement.

Les défis rencontrés dans Saint-Roch sont le fruit de plusieurs vagues de transformations successives, selon Architecture sans frontières Québec. Après la revitalisation vécue au début des années 2000, le quartier historiquement populaire se caractérise désormais par sa mixité sociale. Des chantiers récents comme ceux de Lauberivière et du YMCA ont contribué à de nouveaux changements rapides, au moment où Saint-Roch est devenu un lieu attractif pour le tourisme et un pivot technologique de Québec.

Présence policière et campements

La Ville de Québec essuie des critiques sur certaines pratiques encore en vigueur à ce jour dans Saint-Roch. Les autrices du rapport dénoncent, entre autres, le recours au service de police lors des activités de nettoyage des lieux publics par les employés municipaux.

Pour les personnes en situation d'itinérance, la présence du corps policier dans l’entretien des espaces publics ajoute un stress, puisque plusieurs ont vécu et vivent de la judiciarisation et que les opérations impliquent qu’ils doivent se déplacer, même parfois perdre des effets personnels qui sont jetés, écrivent-elles.

L'analyse dénonce également la politique de démantèlement des campements actuellement appliquée par la Ville de Québec. Les pratiques de démantèlement de campements sont présentes à Saint-Roch, selon une interprétation de règlements municipaux qui interdisent le camping, entre autres, a-t-on constaté.

L'organisme croit qu'il est pressant de revoir les pratiques existantes qui sont coûteuses, inefficaces et surtout, qui entraînent l’isolement et exacerbent la précarisation des personnes visées par les démantèlements.

Des itinérants installés au Carré Lépine, dans le centre-ville de Québec.

Les campements ne sont pas tolérés par la Ville de Québec. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

ASFQ souligne aussi la présence d'éléments de design dissuasif dans le quartier.

Il s'agit d'une pratique d’aménagement qui a pour but d’empêcher certains usages perçus comme nuisibles ou déviants, [servant] précisément à exclure de l’espace public des groupes spécifiques jugés indésirables, tels que des jeunes regroupés ou encore des personnes en situation d’itinérance.

Il peut s'agir de simples bacs à fleurs, de clôtures ou de mobilier inconfortable pour quiconque voudrait s'y allonger.

Devant l’ampleur et la complexité de la problématique de l’itinérance et des enjeux de cohabitation sociale, il a été observé qu’une des réponses visibles dans l’environnement bâti de Saint-Roch semble être le recours aux pratiques de design dissuasif, tranche le rapport.

Pour éviter les conflits d’usage de ces espaces, la Ville devrait prévoir davantage d’espaces couverts dans l’espace public, recommande l'organisme. L’accès à des espaces à l’abri des intempéries est essentiel pour les personnes en situation d’itinérance.

Quelques extraits supplémentaires

  • Dans un contexte où l’unanimité est difficile à obtenir et où les oppositions citoyennes peuvent freiner les nouvelles initiatives, il est stratégique de miser sur la valorisation des services et infrastructures déjà en place. Il s’agit aussi d’une stratégie conséquente au contexte où les besoins sont nombreux et les ressources limitées.
  • L’itinérance dans Saint-Roch connaît une aggravation importante dans les dernières années, autant dans l’augmentation du nombre de personnes que dans l’aggravation des problématiques [santé mentale, consommation, crise du logement] et dans la montée de tensions parmi le voisinage.

Décentralisation et autodétermination

ASFQ se montre sceptique quant à la stratégie employée par les autorités dans Saint-Roch, à savoir une centralisation des services pour les personnes en situation d'itinérance dans un même secteur.

Si la centralisation permet d'optimiser les ressources et de rejoindre la clientèle là où elle se trouve historiquement (dans les quartiers centraux), le cas de Saint-Roch présente les limites du modèle, selon le rapport.

La centralisation peut causer des tensions importantes de cohabitation, autant à l’intérieur des ressources, au sein même des différents groupes de personnes en situation d’itinérance, qu’à proximité des ressources, auprès du voisinage, est-il écrit. Ces risques seraient d'autant plus marqués dans Saint-Roch en raison de la présence de ressources à grande capacité.

La façade de Lauberivière dans le quartier Saint-Roch.

Lauberivière est un organisme à grande capacité et offre une panoplie de services à sa clientèle. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

L'organisme recommande donc une décentralisation solidaire des services. Elle propose ainsi une répartition des ressources dans différents lieux géographiques, en privilégiant plusieurs ressources à capacité moyenne, pour réduire les pressions que subit un voisinage.

La décentralisation ne doit pas mener à un travail en silo. Les ressources doivent travailler de manière concertée [...] afin de créer un réseau de services, lieux et approches qui peuvent ainsi accompagner une diversité de réalités.

L'organisme suggère aussi l'aménagement d'une multitude de services et d'espaces permettant d'augmenter l'autonomie et le sentiment d'appartenance des personnes en situation d'itinérance.

Le rapport mise en particulier sur les installations sanitaires (toilettes, buanderie, eau potable), idéalement disponibles 24 h. En collaboration avec des organismes, l'ajout de simples prises électriques ou de casiers permettant de déposer des effets personnels pourrait contribuer à un aménagement plus solidaire.

Encourager l’autorégulation des personnes en situation d’itinérance par un aménagement qui permet de répondre aux besoins de base et qui offre des espaces pour se déposer peut contribuer à une cohabitation harmonieuse, expliquent les autrices.

ASFQ recommande enfin la création d'espaces pour le droit d'être, où une tolérance supplémentaire pourrait être observée à l'endroit des personnes marginalisées. Réclamés par le milieu communautaire et les personnes en situation d'itinérance, ces lieux permettent une inclusion et une équité dans l’accès à l’espace public, au-delà du contexte réglementaire et de son application stricte.

La Ville en action

La Ville a profité des derniers mois pour produire sa propre analyse du rapport d'ASFQ. L'administration municipale s'y vante notamment d'avoir déjà mis en place, en tout ou en partie, une majorité des recommandations mises de l'avant par l'organisme.

Cette étude a influencé certaines des actions proposées dans le cadre du plan d’action Saint-Roch 2026-2029. Les constats qui en émanent seront également considérés dans la mise à jour du Plan d’action en itinérance qui sera faite en 2026, indique le cabinet du maire Bruno Marchand.

L'hiver dans le quartier Saint-Roch.

La Ville planche actuellement sur le Plan d’action Saint-Roch 2026-2029. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Érik Chouinard

Ce dernier revendique une multitude d'initiatives visant une meilleure cohabitation dans le quartier Saint-Roch. Il cite la contribution financière (350 000 $) de la Ville à la Brigade propreté de la SDC Saint-Roch, l'amélioration de l’accès à des services de base comme des douches et la buanderie (216 000 $) ainsi que des initiatives en cours de développement pour l'entreposage.

ASFQ mentionne l'importance d'impliquer l'ensemble des parties prenantes dans la prise de décisions d'aménagement du quartier ou d'ajout de services.

À ce sujet, la Ville assure avoir appliqué ce principe dans l'élaboration de son Plan d'action Saint-Roch 2026-2029, actuellement en cours. De nombreuses consultations ont eu lieu avec différents groupes pour élaborer le plan Saint-Roch et les modes de consultation ont été diversifiés, tel que le suggère le rapport, assure la Ville.

Des désaccords

L'administration municipale est néanmoins en désaccord sur certains points clés du rapport. La Ville se défend notamment d'avoir recours au design dissuasif. Aucun aménagement n’a été conçu pour décourager certaines personnes d'utiliser les espaces publics, affirme la Ville dans son analyse.

Certains choix peuvent donner cette impression, reconnaît-on, mais ils avaient toujours un autre objectif. Le personnel de la Ville est sensibilisé à cette question et éviter le design dissuasif fait partie des bonnes pratiques promues au sein de ses services.

Elle n'est pas non plus ouverte à revoir son seuil de tolérance pour les campements. La Ville considère que les campements ne doivent pas être une solution permanente à l’itinérance. Ainsi, elle poursuit ses démarches auprès des autres paliers de gouvernement pour accélérer la construction de logement, affirme l'administration municipale.

Le maire de Québec, Bruno Marchand

Le maire de Québec, Bruno Marchand, maintient les efforts pour attirer des investissements et augmenter les mises en chantier pour du logement social et abordable.

Photo : Radio-Canada / Guillaume Croteau-Langevin

Dans un souci d’assurer une cohabitation harmonieuse, la Ville a fait le choix de ne pas autoriser les campements sur son territoire. Des solutions alternatives sont recherchées, notamment l’ouverture de deux répits de nuit cet hiver, affirme pour sa part le cabinet du maire Bruno Marchand.

Ce dernier assure qu'il prendra les recommandations d'Architecture sans frontières Québec en considération dans l'élaboration des futures politiques publiques de la Ville, répétant que plusieurs d'entre elles sont déjà mises de l'avant.

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