Le pays et ses 90 millions d’habitants restent à ce jour coupés du monde. Difficile, dans ces conditions, de comprendre ce qui s'est vraiment joué dans le mouvement de protestation qui secoue l'Iran depuis trois semaines, laissant derrière lui un cortège de morts aux mains des forces de sécurité et de biens publics détruits, sans parler d'un sentiment de désespoir intense.
Les rues du pays ont été le théâtre d'événements rares, décrits tantôt comme un massacre, tantôt comme une guerre civile ou une révolution. Ces récits contradictoires ont jeté un voile sur une crise ayant vu le gouvernement iranien se déchaîner contre son peuple avec une violence rare, et les adversaires du régime épuiser leurs options pour en venir à bout.
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L'agence de presse de Human Rights Activists in Iran (HRAI), une ONG basée à Washington, a confirmé le bilan de 2677 morts au 15 janvier, sans précédent dans l'histoire des manifestations antigouvernement depuis la révolution de 1979. Les soulèvements n'ont pas manqué depuis l’instauration de la théocratie, il y a un demi-siècle de cela. Mais jamais dans son histoire, la République islamique n’avait tué autant de ses citoyens via son usage immodéré de la force.
Les vidéos et les témoignages de terrain qui nous sont parvenus, au compte-gouttes du fait de la coupure d’internet, brossent un tableau sombre des manifestations et lèvent le voile sur la violence de la répression. Parmi les scènes les plus troublantes figurent ces images de morgues et de chambres froides d’hôpitaux où s’entassaient plusieurs étages de cadavres enveloppés dans des bâches et des couvertures.
«Femme, Vie, Liberté»
La dernière vague de protestations à avoir secoué le pays date de septembre 2022, lorsque la mort tragique de Mahsa Amini, embastillée pour atteinte aux mœurs, a déclenché un soulèvement féministe qui s'est propagé à tout le pays et s'est prolongé plusieurs mois, avant de s'essouffler vers avril 2023. Ce fut l'un des moments où la résilience et le courage des Iraniens sont apparus le plus clairement à la face du monde.
La répression a été massive et le nombre de manifestants arrêtés sans commune mesure avec les précédentes vagues de protestation des mouvements pro-démocratiques en Iran. On a dénombré 20’000 personnes interpellées et les autorités de Téhéran ont eu du mal à contester les récits détaillés d'abus sexuels et de tortures en prison, rapportés par des détenus et publiés par exemple par CNN.
Pour autant, le régime s’était interdit de tirer à balles réelles sur la foule, et de cibler des groupes de façon indiscriminée, et c'est principalement via la détention prolongée, l’abus et le mauvais traitement des détenus, la surveillance et les opérations de manipulation psychologique orchestrées dans les médias officiels que la vague de protestations a été étouffée.
Des morts en face
Quatre ans plus tard, le gouvernement iranien n’a plus la moindre hésitation à faire preuve d'une brutalité extrême pour répondre aux manifestations massives, qui ont démarré en réaction à la situation économique apocalyptique et à la perte de valeur de la devise nationale, et se sont transformées en appels à la fin de la République islamique, qui doit fêter son 47e anniversaire en février.
Mais l'ampleur de la violence n'est pas le seul facteur qui différencie la situation actuelle des révoltes précédentes, y compris celles qui ont acquis une renommée universelle et inspiré les mouvements prodémocratiques du monde entier, telles que le Mouvement vert de 2009 (déclenché par les fraudes électorales) et le mouvement «Femme, vie, liberté» de 2022.
Dans un pays où la possession d'armes à feu est illégale et où les manifestations ont gagné la réputation d’être pacifistes, le nombre de policiers tués doit servir de signal d’alarme à quiconque essaie de faire la lumière sur la situation. Plus de 100 membres des forces de sécurité auraient été tués depuis le 28 décembre. Pour trouver de tels exemples dans l’histoire récente, il faut remonter aux années 1980, dans le sillage de la révolution de 1979, quand l'Organisation des Moudjahidine du peuple iranien (OMPI), acquise à la lutte armée, s’en prenait ouvertement aux forces de l’ordre, aux dignitaires du régime et aux simples citoyens.
Un parfum de Mossad
Les incendies criminels se sont multipliés dans les lieux publics, créant des scènes d’apocalypse. On a vu des bazars entiers, des banques, des librairies, des mairies et des lieux de culte réduits en cendres. Ces attaques ont donné lieu à moult spéculations sur l’intervention possible d'acteurs extérieurs exploitant la situation. Israël, à l’origine de la «guerre des Douze jours» de juin 2025, qui a causé la mort de 1062 Iraniens, ne fait pas mystère de ses intentions.
Le 29 décembre, le compte X (ex-Twitter) iranophone officiel du Mossad a ouvertement suggéré que ses agents étaient dans les rues au côté des manifestants, ce que l'ancien secrétaire d'État américain et directeur de la CIA, Mike Pompeo, a confirmé dans un tweet postérieur. Le 13 janvier, Tamir Morag, correspondant diplomatique de la chaîne israélienne Channel 14, a aussi reconnu ce que les responsables israéliens se sont pour l’heure abstenus de commenter.
«Ce que Channel 14 rapporte ce soir: des acteurs étrangers fournissent aux manifestants en Iran des armes à feu et des munitions, ce qui explique la mort de centaines de membres du régime. Chacun est libre de deviner qui se cache derrière tout cela», a écrit Tamir Morag sur son compte X, suscitant une vive réaction de la chaîne de télévision rivale Channel 12, laquelle a accusé Channel 14 d'être «au service de l'Iran».
Indépendamment du rôle possible d'Israël pour transformer les manifestations pacifistes en une tentative violente de renversement du régime, le mouvement de 2025-2026 a beaucoup moins de points communs avec les soulèvements précédents que de divergences, et c'est un sentiment qui trouve aussi un écho au sein de la diaspora iranienne.
Un régime démonétisé
Téhéran s'est permis d'approuver le recours généralisé à la force meurtrière, d’opérer sa plus longue coupure d'Internet, qui a violé l'engagement du président Massoud Pezeshkian en faveur des droits numériques et plongé le pays dans l'obscurité. Enfin, le visage exilé de la monarchie iranienne déchue, Reza Pahlavi, qui a réaffirmé sa position de leader de l'action collective, a clairement indiqué qu'il considérait la situation comme une «guerre», avec ses inévitables «victimes», renvoyant ainsi la responsabilité quant au nombre croissant de victimes.
On peut noter les ouvertures obséquieuses de l'ancienne famille royale iranienne vis-à-vis d’Israël et de Donald Trump, afin d’obtenir une intervention militaire en Iran susceptible de renverser le régime. Mais même sans cela, la guerre des Douze jours a laissé le pays stratégiquement isolé et sans défense, dans une situation d’insécurité inédite.
Jusque-là, le régime pouvait se targuer de protéger la nation contre les agressions étrangères, en échange de son obsession pour l’isolement et de sa prétendue indépendance. Cette promesse a volé en éclats. Tout le monde a vu en temps réel les missiles israéliens et les avions de combat sillonner le ciel iranien sans rencontrer de résistance, pendant ces douze jours angoissants où l'Iran a renoué avec un conflit ouvert sur son territoire, pour la première fois depuis la guerre Iran-Irak de 1980-1988.
Le compte à rebours a commencé
Même si le fragile gouvernement de Téhéran, qui semble avoir réussi à faire taire les manifestants par son impitoyable répression, réussissait à renforcer sa défense et surmonter les échecs dramatiques de ses services de renseignement, rien n'indique clairement qu'il soit disposé à faire amende honorable pour les souffrances qu'il a causées à son peuple. Rien ne laisse non plus imaginer une ouverture du pays pour les citoyens iraniens désespérés.
Le taux d'inflation est hors de contrôle, le chômage monte en flèche, les importations de produits de base stagnent, et l’accès au commerce international reste une douce utopie. Dans ces conditions, de nouvelles protestations sont inévitables. Le refus de la théocratie de renoncer aux représailles contre ses citoyens et à sa coupe réglée sur les libertés fondamentales ne peut qu’aggraver encore cette situation économique désastreuse. Les catastrophes cycliques sont faites de ce bois-là.
Beaucoup se réjouissent de voir l’Iran vulnérable, en proie à la désintégration et inaudible au sein du concert des nations. Cette réalité, celle d’un Iran paria du monde, est le résultat du travail de sape de la République islamique.
Édité et traduit de l’anglais par Yvan Pandelé.


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