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Interview. Protection sociale : « Par rapport à d’autres pays, le système français est plutôt performant »

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Mathieu Lefèbvre, professeur d’économie à l’Université de Strasbourg. Photo DR

Mathieu Lefèbvre, professeur d’économie à l’Université de Strasbourg. Photo DR

On parle beaucoup de crise de l’État-providence. Est-ce une réalité ?

« J’ai beaucoup de mal à parler de crise. Quand on prend la protection sociale dans son ensemble, on est autour de 800 milliards d’euros. C’est un montant important, mais il faut aussi tenir compte de ce qu’il apporte. On a un taux de pauvreté qui n’est pas énorme, des inégalités qui sont ce qu’elles sont mais qui sont moindres que dans beaucoup de pays, une couverture santé universelle... Quand on parle de crise de l’État-providence, quel est le point de vue qu’on prend ? Si c’est celui du financement, on va dire que ça coûte beaucoup d’argent et qu’il faut trouver les moyens de maintenir le système. Si on regarde ses performances, on s’aperçoit qu’on n’est pas si mal lotis. »

Au sein de l’UE, la France est le pays qui dépense le plus pour la protection sociale. Au regard de son coût, est-elle efficace ?

« Par rapport à d’autres pays, le système français est plutôt performant. Dans nos travaux, avec mon collègue belge Pierre Pestiau, nous avons essayé de créer un indicateur de performance – qui vaut ce qu’il vaut, car ce n’est pas un exercice facile. Lorsqu’on intègre les dimensions dont je vous parlais auparavant, la France se retrouve dans le premier tiers. Si vous prenez les indicateurs de santé, d’espérance de vie, de pauvreté, d’inégalités, on n’est pas les meilleurs, c’est sûr, mais on est loin d‘être les pires ! La deuxième chose qu’il est important de garder à l’esprit, c’est que même si on peut se montrer satisfait du bien-être social ou individuel produit, on ne peut pas faire l’économie de mesurer aussi les possibles gaspillages, dévoiements ou détournements de certaines politiques. »

« Les bénéfices sont moins facilement quantifiables que les coûts »

Le problème ne vient-il pas de la difficulté à quantifier les bénéfices des prestations sociales, contrairement à leur coût ?

« Vous avez pointé le problème. Il y a des budgets, on arrive toujours facilement à voir combien ça coûte. Par contre, les bénéfices sont moins facilement quantifiables. Il faudrait un indicateur multidimensionnel qui prenne en compte la pauvreté, les inégalités, la santé, le chômage, l’espérance de vie, le niveau d’éducation des jeunes… Certaines activités de l’État-providence ne sont pas non plus chiffrables d’un point de vue monétaire : la réglementation, le droit du travail ou le droit social, par exemple. On arrive facilement à quantifier ce qu’on met comme carburant dans la machine – toutes ces dépenses et prestations – mais c’est plus difficile de chiffrer ce que la machine produit. Et c’est encore plus compliqué d’évaluer ce que fait la machine. »

Par rapport à nos voisins européens, le modèle français est-il spécifique ?

« C’est un peu un modèle continental européen typique. Les pays de l’ancienne Europe des Quinze [avant l’élargissement à l’Europe centrale en 2004, NDLR] ont une organisation assez similaire de la protection sociale, d’inspiration bismarckienne : vous contribuez, et en fonction de ce que vous avez cotisé, vous avez droit à un certain montant de dépenses ou de support. C’est un système assurantiel basé sur des cotisations individuelles, liées en général à l’emploi. Mais en France, il y a aussi des éléments de redistribution assez forts, qui visent à protéger du mieux possible l’ensemble des individus. On le voit avec les couvertures universelles santé, par exemple. C’est peut-être ça, la spécificité du système français, que l’Allemagne commence aussi à partager de plus en plus. Un autre élément important, c’est la prévoyance qui est très développée. En France, la complémentaire santé est obligatoire. Ce n’est pas le cas en Allemagne ou en Belgique. »

« On n’est pas capable d'assurer l'universalime »

Le système social français a-t-il encore les moyens de cet universalisme ?

« J’en reviens à ma réponse précédente : on ne peut pas faire l’économie d’évaluer ce que l’on fait. Il existe en économie ce qu’on appelle l’effet Matthieu, qui est en gros cette idée qu’on loupe parfois complètement la cible. Par exemple, des transferts visant à lutter contre la pauvreté mais qui bénéficient à des personnes qui n’en ont pas vraiment besoin et sont peu utilisées par les populations cible, pour tout un tas de raisons : la méconnaissance du système, la complexité d’accès… On doit pouvoir évaluer ça, et rectifier les choses. L’universalisme, c’est très bien, mais d’une certaine manière on n’est pas capable de l’assurer parce qu’on n’est même pas capable de s’assurer que ceux qui en auraient le plus besoin en profitent. Là, on doit réformer. »

Le modèle français, qui dépend beaucoup des cotisations salariales, n’est-il pas mis en danger par l’évolution du marché du travail ?

« Beaucoup pensent qu’il l’est toujours, mais le modèle français est loin d’être un pur système d’assurance sociale. Une bonne partie du financement provient maintenant d’impôts ou de taxes affectées, que ce soit la CSG ou d’autres. La TVA finance beaucoup la protection sociale. La protection sociale, actuellement, repose sur trois piliers : il y a un système assurantiel, avec des politiques d’aide et d’action sociale mises en place par l'État, et beaucoup par les départements. Il y a les complémentaires, qui jouent un grand rôle dans le système de santé ou les retraites. Et puis les associations ou institutions sans but lucratif au service des ménages, qui sont notamment financées par des aides à l’emploi ou des subventions. »

« Les gens ne prennent pas du tout en compte le risque de dépendance »

De la même manière, le vieillissement de la population ne représente-t-il pas un défi inédit ?

« La dépendance est devenue un risque très important, qui correspond d’ailleurs d’une certaine façon à l’explosion des dépenses liées au risque vieillissement survie. Dès 2004, on a créé une Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), et dès 2020 cette cinquième branche de la sécurité sociale et la transformation de la CNSA en véritable caisse nationale de sécurité sociale, consacrée directement au financement de la dépendance. C’est clairement un élément qu’il fallait introduire, mais qui à mon avis ne suffira pas. Une complémentaire autonomie, ça va devenir extrêmement important. Mais les gens ne prennent pas du tout en compte ce risque : toutes les assurances dépendance qui ont été lancées ont rencontré très peu de succès. »

D’après vous, de quels pays la France pourrait s’inspirer pour réformer son modèle ?

« On a longtemps mis le modèle scandinave en avant, mais il ne faut pas oublier que c’est un système qui coûte beaucoup d’argent et qui est financé de manière très différente. Le système suédois, par exemple, est largement financé par l’impôt, pas par des cotisations sociales. Mais la simplification telle qu’on l’a connue dans des systèmes plutôt très centralisés, type scandinave, pourrait être utile. Regardez la multiplicité des caisses de retraite qu’il y avait en France encore récemment. C’est compliqué de piloter un système qui compte autant de paramétrages. S’appuyer sur la prévoyance obligatoire peut être utile aussi : c’est d’ailleurs le cas avec les retraites, avec ce deuxième pilier qui fonctionne comme un modèle par répartition en France, et qui est très développé. »

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