Ce mercredi soir, la 79e édition du Locarno Film Festival s’ouvrira officiellement avec la projection, sur la Piazza Grande, des Yeux verts, drame sensible de la migration coréalisé par les Français Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, qui avaient signé en 2020 Gagarine, une histoire de résistance au cœur d’une cité de banlieue condamnée à la démolition. Tandis que 13 projections nocturnes en plein air suivront jusqu’au 15 août, la compétition internationale réunira 17 longs métrages et 19 cinéastes rêvant tous et toutes du Léopard d’or. Rencontre avec le directeur artistique Giona A. Nazzaro, qui défend l’idée d’une cinéphilie généreuse n’opposant pas les genres et les approches, et pour qui le cinéma est un espace protégé permettant de parler du monde loin des clivages et divisions qui empêchent trop souvent le débat.
Le Temps: Parmi 7759 productions reçues, vous avez – avec votre comité de sélection – retenu 151 longs métrages, 81 courts et une série. Au-delà des récits que l’on pourra découvrir, cherchez-vous, plus qu’une simple agrégation de titres, à déployer à travers votre programmation une narration plus large?
Giona A. Nazzaro: Je dis cela sans aucune arrogance, mais ce qui fait la différence, aujourd’hui, c’est la curation. On peut ne pas être d’accord avec tel ou tel choix, mais un festival doit proposer une sélection qui ne soit pas qu’une simple accumulation. Lorsque vous surfez sur internet, les algorithmes vont rapidement penser pour vous et vous suggérer toujours la même chose. La programmation, telle qu’on l’envisage à Locarno, consiste à rompre avec cette prévisibilité et à restituer une liberté de choix. Ce qui permet aux spectateurs et spectatrices de retrouver ce frisson d’entrer dans une salle dans laquelle on projette un film qu’il ou elle va peut-être détester, ou au contraire adorer. Dans un contexte dominé par les algorithmes, on doit retrouver le plaisir de la discontinuité. Le festival est un espace communautaire à habiter.
Lire aussi: Au Locarno Film Festival, des histoires de familles et de communautés, et Virginie Efira et Isabella Rossellini en invitées de marqueLa compétition internationale se construit-elle comme un puzzle, avec des longs métrages qui doivent former un tout et refléter une diversité de formes et de provenances, la sélection d’un film en excluant un autre parce qu’ils se ressemblent peut-être trop?
Le premier film que l’on sélectionne donne d’une certaine manière le rythme, comme une musique secrète à trouver. Mais l’essentiel est en effet de présenter des films qui ne se ressemblent pas. Dans ma vie de festivalier, j’ai toujours détesté cette désagréable impression d’avoir vu pendant une semaine le même film modulé à chaque fois d’une manière légèrement différente. C’est pour cette raison que j’essaie, aussi hors compétition, de présenter des choses totalement différentes.
Le Locarno Film Festival s’adresse aussi bien aux professionnels qu’aux cinéphiles et à un public de vacanciers se rendant le soir sur la Piazza Grande… Vous faut-il, dans votre programmation, tenir compte de cette spécificité?
Mon souhait est forcément que les gens aillent tout voir! Et personnellement, je ne fais pas de hiérarchie, avec cette idée que la Piazza serait pour le grand public et la compétition Cinéastes du présent pour les jeunes cinéphiles branchés. La construction d’un programme correspond pour moi à une voracité cinéphile, à une curiosité à laquelle on s’abandonne. Il existe aujourd’hui une cinéphilie très pointue, mais aussi extrêmement fragmentée, avec par exemple les gens qui aiment les films de Jess Franco et ne regardent que ça, et d’autres qui n’aiment que ce qu’on appelle le «slow cinema», une appellation que je déteste, qui trouvent que s’il y a une coupe après un plan de dix minutes, c’est trop rapide. Cette séparation des communautés m’inquiète. On a aujourd’hui trop tendance à parcourir l’histoire du cinéma selon nos propres goûts et attentes, guidées aussi par le contexte actuel. Mon rêve est que tous les publics se mélangent.
Il y a une année: A Locarno, où s'ouvre le festival, le cinéma de demain est ancré dans le présentLe festival est une belle visibilité pour les cinéastes suisses sélectionnés. Cette année, on retrouvera pour la troisième fois en compétition le Romand Basil Da Cunha («O fim do mundo», «Manga D’Terra») avec «O Jacaré», un nouveau film tourné dans le quartier créole de Reboleira, à Lisbonne, et l’Alémanique Petra Volpe («L’Ordre divin», «En première ligne») avec «Frank & Louis», son premier film anglophone…
Le film de Basil Da Cunha est drôle et féministe. Avec en outre la disparition programmée de Reboleira, peut-être même avant la projection, il fait presque déjà office d’archive. Basil a une énergie incroyable, c’est un réalisateur qui propose un cinéma pétillant et libre et qui assume l’influence d’un certain cinéma populaire. Je peux imaginer qu’il a été secoué par des films comme La Haine [1995], de Mathieu Kassovitz, ou Etat des lieux [1995], de Jean-François Richet. Quant à Petra Volpe, j’admire beaucoup son parcours, qui me rappelle celui de certains réalisateurs européens – comme Paul Verhoeven, Louis Malle, Costa-Gavras et Damiano Damiani – qui dans les années 1970 ont eux aussi tourné en anglais pour faire du cinéma d’auteur international, tout en portant parfois un regard aiguisé sur les contradictions du système et du mode de vie américains. J’admire le courage de Petra d’avoir à son tour relevé ce défi.
79e Locarno Film Festival, du 5 au 15 août.


13 hour_ago
71




















.jpg)






French (CA)