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Gilles-William Goldnadel : « Sur l’Algérie, je suis maboul et fier de l’être »

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FIGAROVOX/CHRONIQUE - Emmanuel Macron a qualifié de «mabouls» ceux qui réclament la fermeté envers Alger. L’avocat et essayiste passe au crible sa propre «maboulerie» et dénonce une diplomatie qui s’indigne mollement, se repent beaucoup et protège mal ceux que l’Algérie persécute.

Gilles-William Goldnadel est avocat et essayiste. Chaque semaine, il décrypte l’actualité pour FigaroVox. Il a publié récemment Vol au-dessus d’un nid de cocus (Fayard, 2025). Il est également président d’Avocats sans frontières. 


Il faut reconnaître au président de la République la simplicité de son vocabulaire. Le 27 avril, à l’hôpital de Lavelanet, Emmanuel Macron a livré son diagnostic : ceux qui voudraient une parole ferme à l’égard du régime algérien sont des «mabouls». Le mot, d’origine arabe, vient de la cour de récréation. Je le prends au mot. Je suis maboul, et j’en suis fier. Voyons donc en quoi consiste ma «maboulerie».

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Je suis maboul parce que je trouve étrange qu’un État se construise, forcément de manière destructrice, sur le ressentiment ressassé, érigé en doctrine d’État contre la France, ancienne puissance coloniale dont, soixante ans après l’indépendance, on continue d’exiger repentance comme on réclame une rente perpétuelle. Je suis maboul parce que je note que ce ressentiment officiel n’empêche nullement les élites du régime de se faire soigner à Paris, ni leurs enfants d’y étudier.

Je suis maboul parce que je m’étonne qu’un pays refuse de reprendre ses ressortissants frappés d’une obligation de quitter le territoire français, en violation des accords de 1994, et que ce mépris diplomatique nous coûte parfois la vie de nos compatriotes, comme à Mulhouse, l’an dernier.

Je suis maboul parce que la prise d’otages politiques me dérange l’esprit. Boualem Sansal, écrivain de grand talent et citoyen français, aura passé une année épouvantable dans les geôles d’Alger pour avoir dit tout haut ce que les historiens écrivent depuis longtemps. Christophe Gleizes, journaliste sportif, croupit toujours en prison, condamné en appel à sept ans pour «apologie du terrorisme» : il couvrait du football et a eu le malheur de rencontrer de malheureux Kabyles.

Je préfère qu’on dise au régime d’Alger, sans haine mais sans baisser les yeux : reprenez vos OQTF, libérez Christophe Gleizes, cessez de poursuivre Kamel Daoud, respectez vos minorités.

Quant à Kamel Daoud, prix Goncourt 2024, celui-ci vient d’être condamné par le tribunal d’Oran à trois ans de prison ferme et à un mandat d’arrêt pour avoir osé évoquer, dans un roman, non publié en Algérie, la décennie noire et ses 200.000 morts. Je suis encore plus maboul parce que la réponse de la France à cette condamnation est insensée. La ministre de la Culture, Catherine Pégard, a publié un communiqué d’une folle indigence où elle rappelle bravement son «attachement indéfectible à la liberté de création» et «la nécessité de défendre les artistes dans leur dignité et leur sécurité» . Formidable.

Mais relisons bien ce communiqué de platitudes : le mot «Algérie» n’y figure pas. Le nom de Kamel Daoud n’y figure pas. Le mot «condamnation» n’y figure pas. La ministre évoque des «zones de tension» comme on parlerait de la pluie et du mauvais temps : abstraction prudente, neutralité météorologique. On condamne un Goncourt français à trois ans de prison ferme, et la République répond par une carte postale. Voilà sans doute ce que le président appelle «être respectueux de chacun». Moi, j’appelle cela lâcheté ministérielle. Pardon : une maboulerie politique.

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Et puisque j’en suis aux mabouleries, parlons un peu de celles qui, à mes yeux, le sont vraiment. Boualem Sansal, écrivain de 81 ans, sort à peine des geôles algériennes après un an de captivité pour avoir écrit la vérité sur la falsification des frontières héritées de la colonisation, lorsqu’il commet l’irréparable : il quitte Gallimard, sa maison historique depuis trente ans, pour Grasset. Motif revendiqué : Gallimard, a-t-il découvert, n’a pas suivi sa «ligne de résistance». Il refusait la «grâce» humanitaire qui le maintient juridiquement coupable ; il voulait un nouveau procès, des avocats, des observateurs internationaux ; il voulait être défendu en homme libre, pas négocié comme un otage fautif. On peut discuter son choix. On peut le déplorer. On ne peut pas, sans une bassesse rare, traîner dans la fange un homme de cet âge, dans cet état de santé, sortant de cette épreuve, pour le seul crime d’avoir préféré une maison à une autre. Or, c’est précisément ce qui s’est passé : parce que Grasset appartient à un groupe lié à Vincent Bolloré, on a vu se déployer contre Sansal un procès en sorcellerie où le grand écrivain courageux est devenu, du jour au lendemain, suspect d’on ne sait quelle compromission idéologique.

Voilà la vraie maboulerie, et pas la petite : un écrivain décoré, emprisonné par une dictature pour son courage, est dégradé, à peine sorti du cachot, par ceux dont le plus grand courage consiste à signer des pétitions parisiennes et à créer des groupes WhatsApp. Crime de lèse-majesté contre une maison d’édition bien en cour. La République des lettres s’est faite, ce jour-là, une bien triste maboulerie à elle-même. Qui me rend littéralement fou de rage.

«Je préfère ma maboulerie à leur sagesse. Je préfère la fermeté à la complaisance courbée»

À lire aussi «Pouvez-vous nous donner votre définition du terme “maboul” ?» : quand le sénateur LR Roger Karoutchi interpelle Laurent Nunez sur l’Algérie

Je suis maboul parce que je trouve que la condition faite aux Kabyles, peuple opprimé dans sa langue et dans ses droits, mérite mieux qu’un silence gêné de la diplomatie française. Je suis maboul, enfin, parce que je remarque une asymétrie troublante dans la distribution présidentielle du qualificatif de folie. Ceux qui exigent que la France tienne droit le dos face à un régime totalitaire, eux, sont des mabouls. Mais comment appelle-t-on les autres ?Comment appelle-t-on ceux qui, au nom d’une indignation à géométrie variable, refusent de marcher contre l’antisémitisme quand il vient d’un certain côté ? Comment appelle-t-on ceux qui décrètent qu’un mâle blanc ne peut pas demander à un autre mâle blanc un rapport sur les banlieues, instituant ainsi une assignation raciale et sexuelle digne des pires régimes ? Comment appelle-t-on ceux qui, avec une délectation toute repentante, qualifient la présence française en Algérie de «crime contre l’humanité», formule juridique précise et lourde, dont l’usage politique est une insulte aux victimes des vrais crimes contre l’humanité du XXe siècle ?

Ceux-là ne sont jamais traités de fous. Ni en français, ni en arabe. Ils sont félicités, décorés, invités. On les appelle «courageux» quand ils accablent leur propre pays, et «humanistes» quand ils excusent ceux qui le détestent. Pourtant, il existe un nom clinique pour cette pathologie : le masochisme occidental, cette manie singulière de toujours chercher la faute chez soi, et l’excuse chez l’autre. C’est une grave maladie morale.

Elle frappe un Occident vieilli, fatigué, persuadé que son confort est une faute et son histoire une honte. Elle se nourrit d’un narcissisme inversé : nous nous avouons laids, donc nous sommes beaux. Et elle a ceci de remarquable qu’elle est uniquement à sens unique : aucune ancienne puissance, turque, arabe, perse, mongole, russe, chinoise, n’éprouve le besoin de s’excuser à longueur de discours pour ses conquêtes passées. Seul l’Occident bat sa coulpe avec cette ferveur pénitentielle.

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Alors oui, je préfère ma maboulerie à leur sagesse. Je préfère la fermeté à la complaisance courbée. Je préfère qu’on dise au régime d’Alger, sans haine mais sans baisser les yeux : reprenez vos OQTF, libérez Christophe Gleizes, cessez de poursuivre Kamel Daoud, respectez vos minorités, et nous parlerons en pays adultes. C’est cela, le «dialogue exigeant» dont parle le président. C’est précisément celui qu’il refuse de pratiquer. Entre l’étrange raison présidentielle et la folie de Boualem Sansal, de Kamel Daoud, de Christophe Gleizes et des 56 % de Français qui estiment que le gouvernement manque de courage face à l’Algérie (sondage CSA pour Europe 1), je choisis la folie, sans hésiter. Et je crois qu’à la fin, c’est elle qui aura raison. Maboul et fier de l’être.

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