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Freddy Muganza : soigner les blessures invisibles d’un réfugié de guerre

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Originaire de la République démocratique du Congo (RDC), Freddy Muganza est un blessé de guerre, mais ses cicatrices ne sont pas visibles à l'œil nu. Son parcours commence au beau milieu d’un conflit qui éclate dans son pays natal à la fin des années 1990. Ces épisodes traumatiques laissent en lui des séquelles qui ont un impact sur sa santé mentale.

Freddy Muganza a passé son enfance et son adolescence dans la ville de Bukavu, située dans l’est de la République démocratique du Congo. Le pays a été le théâtre d’un conflit armé qui s'est déclenché en 1996 et a causé la mort de dizaines de milliers de personnes.

En octobre 1996, Laurent Désiré Kabila, soutenu par le gouvernement rwandais et ougandais, forme l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL).

La coalition mène à une rébellion contre le président Mobutu Sese Seko et le renverse l’année suivante. La RDC devient, entre-temps, un pays partagé entre deux camps.

Chaque fois, vous allez entendre dans la nuit des tirs de balles, les cris. Tous ces bruits-là, ça entre dans le cerveau, ça traumatise d’une façon ou d’une autre, même si ce n’est pas immédiat.

De Bukavu à Cape Town

L’instabilité politique n’est pas sans conséquence et, comme de nombreux jeunes, Freddy Muganza se retrouve au chômage.

En 1999, le jeune Congolais quitte Bukavu et entame un périple avec l’espoir de trouver une vie meilleure. Il longe la côte sud-est du continent en passant par la Tanzanie et le Mozambique.

Un album photo de famille.

Freddy Muganza est arrivé à Johannesburg, en Afrique du Sud, le 15 janvier 2000 et s'est déclaré en tant que réfugié.

Photo : Radio-Canada

En janvier 2000, son voyage périlleux le mène jusqu’en Afrique du Sud, qui devient son pays d'adoption pendant près de 20 ans.

C’est à Cape Town, la capitale sud-africaine, que ses épisodes traumatisants ressurgissent et s'invitent surtout dans ses cauchemars. Les sons du quotidien deviennent un cauchemar et aggravent sa santé mentale.

Quand il y avait une voiture d’ambulance qui passait, je commençais à me demander : est-ce qu’il y a une personne là-dedans, est-ce qu’il y a un dégât qui s’est passé quelque part? Ça me rappelait des choses qui se sont passées au Congo, même s’il n’y avait pas d’ambulances au Congo, raconte-t-il.

Bien que nécessaire, aucune structure d’aide psychologique n’est à sa portée.

Atterrir et courir

Freddy Muganza et sa famille ont posé leurs valises dans la ville de Steinbach, au Manitoba, en 2020. Comme tout nouvel arrivant, la recherche d’un travail et d’un appartement était en haut de sa liste de priorités. Sa santé mentale a alors été à nouveau mise de côté.

Quand je suis arrivé au Canada, dans un premier temps, je ne pensais pas avoir une aide psychologique parce que je savais que, une fois arrivé, je devais travailler, survivre et subvenir aux besoins de ma famille, affirme-t-il.

Freddy Muganza utilise l’expression land and run (atterrir et courir) pour illustrer cette situation.

Le psychothérapeute Patrick Tshiovo connaît bien cette expression. Fondateur de Re/act Winnipeg, un centre consacré à la santé mentale, il apporte une aide psychologique aux réfugiés à travers le programme Reach to belonging.

En poste depuis 2020, le psychothérapeute remet en question l’efficacité des schémas d’intégration proposés aux réfugiés.

Au Manitoba, on est beaucoup plus focalisé sur leur rétablissement sur le point de vue maison, travail, aller à l’école, ainsi de suite. Mais personne ne prend l’idée de les introduire à un programme psychoéducationnel qui va travailler sur leurs traumatismes.

Patrick Tshiovo déplore particulièrement le manque de structures de soins adaptés pour les réfugiés francophones au Manitoba. Il affirme qu'il mène des discussions avec différents organismes, dont l’Accueil francophone, pour y remédier.

Venir à bout d’un tabou

En plus de devoir traiter ses traumatismes, Freddy Muganza fait face à un autre obstacle, soit la reconnaissance de son mal-être auprès de sa communauté.

Il affirme que la santé mentale n’est pas un sujet de discussion au sein de la communauté congolaise. Selon lui, certains membres en rejettent même l'existence.

La santé mentale dans beaucoup de communautés noires, c’est comme si c’était une chose imaginaire qui ne peut pas exister. Ces gens-là, si on regarde un peu leur parcours, ils n’ont jamais vécu de guerres, ils n’ont jamais vu des choses que d'autres ont vues, alors ils essaient un peu de minimiser, explique-t-il.

Pour Patrick Tshiovo, la structure des thérapies peut aussi avoir un impact, notamment pour les communautés noires francophones du Manitoba.

Dans le milieu francophone, on est beaucoup plus basés sur le counselling. Tu vas voir un psychothérapeute, un psychologue, un psychiatre, c’est comme un secret. Donc, tu le fais en privé, tu le fais cacher, et personne ne le sait. Par contre, dans le milieu anglophone, on le fait ensemble, on normalise le problème que tu as, soutient-il.

De son côté, Yann Vivette Tsobgni, psychologue et chercheuse, explique que la stigmatisation émane souvent d’un amalgame entre la santé mentale et la maladie mentale.

La santé mentale, c’est tout ce qui intervient dans ton bien-être, c'est-à-dire ce qui joue dans le fait que tu te sentes bien le matin, tu vas au travail, tu vaques à tes occupations quotidiennes, tu participes à ta communauté. Mais je souligne ici qu’il n’y a pas une seule définition, explique-t-elle.

Yann Vivette Tsobgni rappelle qu’une maladie mentale fait référence à une souffrance significative qui va influer sur le fonctionnement quotidien.

La psychologue affirme également que le soutien communautaire, culturel et religieux peut aussi constituer des ressources indispensables pour entretenir une bonne santé mentale.

Freddy Muganza n’a jamais consulté de psychologue par manque d’information et par réticence. Il a craint à plusieurs reprises d’être face à un professionnel qui ne pouvait pas prendre en compte sa culture.

Il affirme donc s’être guéri lui-même et avoir développé ses propres méthodes.

Parfois, je vais seulement être calme dans la maison. Ça met tout le monde mal à l’aise, mais c’est la façon dont je digère les choses. Ça a pris un peu de temps pour que ma femme comprenne cela, explique-t-il.

Le père de famille affirme que sa foi chrétienne et sa communauté sont un soutien fondamental.

M. Muganza, en blouse blanche, avec des produits chimiques.

Freddy Muganza dans son laboratoire à RRC Polytech.

Photo : Radio-Canada / Océane Kouassi

Sa vocation est aussi une source de guérison. Depuis 2020, il est professeur de chimie au Red River College Polytechnic, à Winnipeg. Ce métier lui a donné une pédagogie fondée, entre autres, sur la compassion, l’humilité et la bienveillance.

Quand on est réfugié, quand on est migrant, c’est comme si la vie va se terminer d’un moment à l’autre, mais si on se retrouve dans un milieu pareil et qu’on a un impact dans les vies de personnes et spécialement de jeunes, c’est un sentiment d’accomplissement, ajoute-t-il.

Le professeur se dit conscient que la guérison prendra du temps. Il envisage cependant un avenir où ses blessures les plus profondes et les plus silencieuses aideront d’autres personnes autour de lui.

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