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Faut-il classer les grands ensembles et les barres d’immeubles ?

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Architectes et associations plaident pour une reconnaissance de cette architecture du XXsiècle. La partie n’est pas facile, tant les tours des années 1960 ont une mauvaise image.

En France, tout est patrimoine, même l’insoupçonnable. Depuis plusieurs semaines, l’une des deux associations de propriétaires du 6-28, rue du Commandant-Mouchotte, près de la gare Montparnasse, à Paris, est partie en guerre pour faire inscrire aux Monuments historiques ce long immeuble-barre. Construit entre 1954 et 1964 par l’architecte Jean Dubuisson, Mouchotte semble s’étirer sans fin, avec une façade composée de milliers de fenêtres identiques reproduisant un effet d’art cinétique. Architecture à l’origine efficace - avec des appartements sans perte de surface et lumineux -, la barre incarne un Paris qui croyait à la modernité et au béton.

« L’association Sauvons Mouchotte est née à la suite du vote du remplacement de la façade, en mai dernier, après un diagnostic de performance énergétique (DPE). Elle est pourtant l’œuvre d’un grand architecte et un pan de l’histoire de l’architecture contemporaine des Trente Glorieuses », souligne l’association. Selon elle, « inscrire l’immeuble serait la seule façon de le conserver dans son intégralité ». Une pétition lancée en novembre dernier a déjà recueilli 12 000 signatures, et l’association s’est rapprochée de l’architecte en chef des Monuments historiques François Chatillon, celui du Grand Palais ou du Louvre, pour qu’il lui prête main-forte.

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Une chance pour Mouchotte, une de ses habitantes, professeur à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles, est membre de la commission du vieux Paris. Mi-décembre, cette instance municipale chargée de réfléchir à la politique patrimoniale et d’urbanisme de la ville s’est penchée sur le cas de la barre aux 753 logements. Elle s’est rangée à l’unanimité en faveur d’une reconnaissance nationale. Loin d’y voir un objet austère, la commission décrit le 6-28 de la rue du Commandant-Mouchotte comme étant une « référence », avec sa « façade libre sans concession ». 

Un style et une histoire

L’avis de la commission est consultatif, et l’affaire aurait pu en rester là. Mais l’immeuble de Jean Dubuisson a également attiré l’œil de Rachida Dati. Interrogée par Sauvons Mouchotte, la ministre de la Culture estimait, le 9 janvier dernier, qu’un dossier d’inscription « pourrait être présenté à la commission régionale du patrimoine du 16 juin prochain ».

La façade de l’immeuble Mouchotte est l’œuvre d’un grand architecte et un pan de l’histoire de l’architecture contemporaine des Trente Glorieuses

L’association Sauvons Mouchotte

Dans sa longue cuisine en partie parée de meubles d’origine, Sibylle Vincendon, ancienne journaliste à Libération et à la tête de l’autre association de copropriété de Mouchotte, affiche un moindre enthousiasme. « Je ne suis a priori pas contre une reconnaissance de l’immeuble dans l’histoire de l’architecture, mais je ne veux pas qu’un classement nous empêche d’y vivre », glisse-t-elle.

Depuis vingt ans, elle aime son appartement traversant dans lequel la lumière entre à flot, et qui donne sur les Jardins de l’Atlantique. « Mais l’été, les pièces sont des fours, et l’hiver, l’air passe par les huisseries de fenêtres. Tout est à refaire si l’on veut continuer à y habiter sans dépenser des fortunes en chauffage », indique-t-elle en montrant les résultats catastrophiques du DPE. Consciente que l’immeuble représente un style et une histoire, Sibylle Vincendon a, elle aussi, fait appel à un architecte du patrimoine pour comprendre comment rénover sans tout dénaturer, ni tout figer. « Il y a d’autres solutions », assure-t-elle.

Des cas comme celui de l’immeuble de la rue du Commandant-Mouchotte, il y en a beaucoup en France. Dans les années 1960, on voit pousser partout des constructions modernes conçues comme des objets de progrès et une réponse au mal-logement. Des architectes pleins d’imagination imposent leur vision, poussent les murs et inventent une nouvelle manière d’habiter chez soi. « Ces bâtiments sont des objets nés d’une utopie, qui a fonctionné. Au moment où André Malraux, ministre de la Culture, impulsait le classement des centres-villes anciens, alors très dégradés, un mouvement se créait pour offrir aux habitants une modernité pensée », rappelle l’architecte Pierre-Antoine Gatier, qui a notamment en charge la rénovation de l’immeuble à loyer normal (ILN) des années 1970 Danielle-Casanova à Ivry-sur-Seine.

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Un sujet qui divise

Bien accueillies au début par les habitants, car dotées de salles de bains et de chambres claires, ces habitations modernes ont, hélas, souvent mal vieilli. Le béton s’effrite, les fuites d’eau sont courantes, et l’air passe sous les fenêtres - sans parler de la présence d’amiante. Lentement mais sûrement, leur environnement a aussi changé, et leur image avec. Qu’en faire, alors ? Les restaurer ? Les classer ? Les raser ? « L’avenir de toutes ces constructions post-guerre est un sujet fort, qui divise maires, préfets, associations et élus », admet Edward de Lumley, directeur des affaires culturelles d’Île-de-France. « Les mesures de protection réclamées par des associations sont souvent complexes à mener, ne serait-ce que parce qu’une partie des maires préféreraient tout raser. »

Face aux tenants du bulldozer se tient un groupe compact d’architectes, d’étudiants d’école d’architecture soucieux de ne pas être rangés du côté du classicisme ou de bobos en quête d’habitations originales. Ils forment une garde rapprochée aux pieds de ces constructions, au nom de la sauvegarde d’une certaine France qui savait se projeter dans l’avenir et qui a su inventer un style. « Le patrimoine n’est pas une notion du passé, et, même si ces ensembles du XXsont difficiles à entretenir, il faut les défendre », résume Pierre-Antoine Gatier.

Les Choux de Créteil, œuvre de l’architecte Gérard Granval. Architecture de Collection, ADAGP 2026

Ces aficionados ont su résister aux projets de destruction des tours Nuages, à Nanterre, près de Paris - avec succès. Depuis 2015, ils luttent également pour le maintien de la cité-jardin de la Butte Rouge, à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), construite pour « offrir du beau aux prolos », et désormais HLM, que la mairie veut en partie raser pour redonner du lustre à sa ville. « La perte de son intégrité ou de sa cohérence architecturale par la démolition de tout ou partie de son bâti ou de ses paysages serait irréparable et une honte pour la France », jugeaient même une brochette de Grand Prix nationaux de l’architecture comme Christian de Portzamparc, Jean Nouvel, Lacaton et Vassal, Dominique Perrault ou Bernard Tschumi, dans un texte publié en 2021.

La Butte Rouge, Chatenay Malabry MAGALI COHEN / Hans Lucas via AFP

L’agence Architecture de collection assure même qu’il y a un marché pour cela. Elle vient de mettre en vente, au prix de 4 800 euros le mètre carré, un appartement de l’une des tours Choux de Créteil (Val-de-Marne). Érigées entre 1969 et 1974, à la demande de l’ancien maire de la ville, qui voulait « faire autrement », elles sont aujourd’hui une des signatures de la ville et figurent dans plusieurs films. Cylindres de béton coiffés de « balcons feuilles », se voulant des « anticubes, flous, fous, végétaux et mouvants », selon l’architecte Gérard Grandval, elles possèdent le label Architecture contemporaine remarquable. Elles ont d’abord accueilli une classe moyenne attirée par une ville en plein essor, avant que leur environnement ne change drastiquement avec l’installation de la grande mosquée de Créteil juste à leurs pieds. Ce qui ne semble pas rebuter le chaland. « Nous avons des demandes de visites de locaux, mais aussi de militants de ce type d’architecture. Lorsqu’ils achètent, ils font en général bouger les lignes dans la copropriété, en créant des associations ou en sensibilisant les autres locataires », assure Aurélien Vernant, directeur de l’agence.

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De là à classer les Choux, la question, ici comme ailleurs, est en débat. D’autant que l’immeuble a déjà reçu le label Architecture contemporaine remarquable (ACR), comme l’immense Paquebot des neiges, à Aime-la-Plagne (Savoie), les tours Nuages à Nanterre (Hauts-de-Seine) ou les trois de l’Île verte à Grenoble. Sauf cas exceptionnels, « la région préfère se lancer dans une grande campagne pour octroyer ce label, qui marque l’intérêt collectif sans avoir d’effets contraignants pour le propriétaire autres que celui de respecter la conception initiale de l’édifice », indique la Drac Île-de-France. Si une protection de l’État est synonyme d’aides publiques pour les travaux à mener dans ces tours, l’inscription ou le classement risquent de figer des immeubles qui, par essence, doivent pouvoir respirer et s’adapter à la vie. En revanche, le label ACR est une manière de marquer publiquement leur intérêt, et de prendre acte qu’ils seront peut-être, dans cent ans, considérés comme du grand patrimoine au même titre que le château de Versailles.

Tours nugaes à Nanterre EMMANUEL DUNAND / AFP

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« Effrayante à l’usage »

Depuis 2004, l’architecte et urbaniste Alexandre Chemetoff s’évertue à prouver qu’on peut faire évoluer l’architecture du XXe siècle, même la plus ardue. « L’utopie des années 1960 est intéressante, mais s’est avérée effrayante à l’usage. Aujourd’hui, il faut regarder de manière relative une pensée absolue. » Régnant sur la plus grande barre d’immeubles de France construite en 1962, le Haut-du-Lièvre, dû à Bernard Zehrfuss, à Nancy, Alexandre Chemetoff s’attache à recoudre une barre que tout le monde voulait au départ voire disparaître.

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Décrit par ses premiers habitants comme l’acmé du confort, car il y avait de la lumière et des commerces, le Haut du Lièvre s’est petit à petit vidé tandis que les trafics en tous genres faisaient leur apparition. Avec le soutien des élus, soucieux de s’attaquer à ce quartier à mauvaise réputation, « nous avons composé avec l’existant, démoli 390 appartements pour n’en conserver que 750, isolés, chauffés, désamiantés », raconte l’architecte. Une protection en bonne et due forme, admet-il, aurait été « épouvantable, car elle aurait impliqué de se conformer ». À terme, Alexandre Chemetoff aimerait tout de même que le Haut du Lièvre, dont la réputation est contrastée, obtienne le fameux label Architecture contemporaine remarquable.

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