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Exigences secrètes et explosion de coûts : que cache la Coupe du monde de la FIFA?

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Exonérations fiscales, report ou annulation d’événements culturels, modernisation des stades, prise en charge de coûteux frais de sécurité : ce sont ces multiples exigences de la Fédération internationale de football (FIFA) que les villes canadiennes et le gouvernement fédéral ont dû accepter pour organiser une partie de la Coupe du monde au Canada.

En tenant compte de ces requêtes, la facture finale devrait osciller entre un et deux milliards de dollars pour seulement 13 matchs, a appris Radio-Canada. Et le calcul des potentielles retombées économiques est largement décrié.

Enquête a analysé des milliers de documents obtenus grâce à la Loi sur l’accès à l’information ouvrant la porte sur les coulisses d’un événement qui aura lieu au Canada, au Mexique et surtout aux États-Unis, à partir du mois de juin. On y retrouve des ententes confidentielles, des notes, des analyses et des courriels qui détaillent le déroulé de décisions dont l’impact sur les finances publiques sera considérable.

Est-ce que la facture va être salée? Oui. La FIFA demande et tu exécutes. Si tu ne le fais pas, tu n’as pas de matchs de la Coupe du monde, résume une source bien au fait du dossier, anciennement employée au gouvernement fédéral, mais qui n’est pas autorisée à en parler publiquement.

Une fois que l’entente a été signée, il n’y avait pas moyen de faire marche arrière, malheureusement.

Sous couvert de la confidentialité, trois autres personnes à Ottawa, bien au fait des dessous de cette organisation, ont également fait part de leur incrédulité en apprenant, petit à petit, les détails des accords passés avec la FIFA, longtemps tenus secrets.

Quand on lisait les contrats, c’est comme si on leur donnait les clefs du pays. C’est aberrant, déplore l’une de nos sources. Il y avait des [drapeaux rouges] évidents, ajoute une autre source.

Les deux hommes se serrent la main.

Gianni Infantino, le président de la FIFA, avec Justin Trudeau, l’ancien premier ministre du Canada, lors d’une rencontre à Davos en 2018.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Des exigences inadmissibles pour Québec

Enquête s’est procuré les ententes signées par Vancouver et Toronto avec la FIFA. Ce même contrat avait été proposé à Montréal, qui a finalement retiré sa candidature en 2021 en raison, officiellement, d’un problème de financement.

En réalité, ce sont les multiples exigences de la FIFA qui inquiétaient les élus montréalais et québécois.

Selon un rapport produit par le ministère du Tourisme du Québec, le Stade olympique de Montréal aurait dû être réservé pour la FIFA du 25 avril au 11 juillet 2026. À cette époque, les travaux de rénovation de la toiture – en cours actuellement – étaient planifiés pour une livraison à temps pour la tenue de la Coupe du monde.

Aucun événement, activité ou programmation n’aurait pu avoir lieu durant la période réservée, souligne une directrice du ministère dans cette analyse.

D’autres restrictions étaient également prévues, d’après ce même document :

  • indisponibilité de « tous les terrains de jeu prévus pour la FIFA pendant 23 mois » (de septembre 2024 à juillet 2026);

  • réservation du parc Jean-Drapeau et du site du Vieux-Port du 22 mai au 17 juillet 2026 pour la création d’événements festifs;

  • « aucun événement sportif majeur » à Montréal « sur une période de sept jours avant et après la tenue du match final ».

Cette dernière exigence figure au contrat des villes de Vancouver et de Toronto. Il est également mentionné qu’aucun autre événement culturel, comme des concerts, ne peut avoir lieu durant la compétition, hormis s’ils ont été approuvés par la FIFA.

Concrètement, ces exigences auraient un impact considérable sur les événements récurrents majeurs tels que le Grand Prix de formule 1, le Triathlon de Montréal, les Francofolies de Montréal ou le Festival international de Jazz de Montréal, prévenait le ministère du Tourisme du Québec en septembre 2020, quelques mois avant le retrait définitif de la candidature montréalaise.

La FIFA était, à mon avis, beaucoup trop gourmande.

Le Stade olympique de Montréal à guichets fermés lors du match retour de la finale de la Ligue des champions de la CONCACAF en 2015.

De nombreuses rénovations étaient exigées pour accueillir la Coupe du monde au Stade olympique de Montréal. (Photo d’archives)

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

C’était inadmissible pour moi. Il était hors de question que j’appelle le Grand Prix de formule 1 pour leur dire que la FIFA demande un blackout, affirme Caroline Proulx, ministre du Tourisme de 2018 à 2025.

Selon cette dernière, outre un toit ouvert et une pelouse naturelle au Stade olympique, la fédération souhaitait aussi la création de plusieurs ascenseurs réservés aux invités de l’organisation.

Au fur et à mesure, leurs demandes s’additionnaient. Toutes ces exigences étaient complètement ridicules, insiste-t-elle.

Un reportage de Romain Schué et de Pier-Luc Latulippe à ce sujet sera présenté à l'émission Enquête diffusée sur ICI Télé jeudi à 21 h (22 h  HA).

Des détails tenus secrets

Tout comme Montréal, la Ville de Chicago a elle aussi retiré sa candidature.

Le maire [de l’époque, Rahm Emmanuel] s’opposait fermement à l’utilisation de fonds publics au profit d’entreprises privées comme la FIFA. On ne savait pas combien d’argent on allait devoir dépenser, se souvient Kara Bachman, directrice générale de la Commission des sports de Chicago.

La FIFA veut le contrôle total. On aurait aimé participer, mais pas de cette façon.

Mme Bachman confie avoir tenté de discuter avec des représentants de la FIFA. Impossible, dit-elle. Ils veulent que tout le monde ait le même contrat et ils ne veulent pas être impliqués dans le processus.

Un constat partagé par Caroline Proulx : Je n’ai jamais eu une rencontre un à un avec les membres de la FIFA.

Ça ne me tente pas de collaborer avec des gens qui ne souhaitent pas avoir une rencontre en direct avec la ministre, clame l’élue québécoise.

Un homme tend un contrat

Josh Matlow, conseiller municipal de Toronto, dénonce les détails de l’entente signée avec la FIFA.

Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Beaucoup de détails ont été tenus secrets. Avec le recul, ça a été une entente horrible pour nos citoyens, estime le conseiller municipal de Toronto Josh Matlow, qui avait pourtant soutenu la candidature initiale portée par l’ancien maire John Tory.

La Ville de Toronto s’est tiré une balle dans le pied.

Accepter de telles conditions, c’était imprudent et irresponsable, juge l’élu torontois, qui dit avoir dû patienter des années avant de prendre connaissance, comme plusieurs de ses collègues, du contenu réel des ententes avec la FIFA.

Car ces accords ne devaient pas être dévoilés au grand public, a-t-on découvert.

Veuillez noter que la FIFA exige [...] de garder confidentiel tout le contenu des accords et toutes les informations en lien avec celles-ci, peut-on lire dans un courriel envoyé en décembre 2017 par une représentante du ministère du Patrimoine canadien, responsable du dossier.

Le stade de Toronto.

Des milliers de nouvelles places ont été ajoutés au stade de Toronto pour répondre aux normes de la FIFA, qui ont fait augmenter de manière conséquente le budget.

Photo : Radio-Canada / Patrick Morrell

Exonération « totale » de taxes durant une décennie

Les demandes de la FIFA touchent aussi le gouvernement fédéral, qui a signé plusieurs lettres d’engagement, qu’Ottawa a refusé de partager avec Radio-Canada. Dans celles-ci, le gouvernement de Justin Trudeau s’est engagé à respecter les requêtes de l’organisation suisse.

D’après des documents produits par la FIFA, celle-ci réclamait une exonération totale de taxes, pour une période allant de la date de désignation des pays hôtes (13 juin 2018) au 31 décembre 2028, ainsi qu’une exonération fiscale limitée pour ses partenaires, les diffuseurs et les joueurs.

Les dirigeants de la fédération se comportent comme s’ils étaient au-dessus du pouvoir politique. Ce sont eux qui dictent les règles du jeu, alors que c’est de l’argent public. Moi, je n’aurais jamais embarqué dans ce projet, soutient une source fédérale impliquée dans les négociations.

Si tu veux changer les règles du jeu, [la FIFA] ne vient pas chez vous.

Ni Ottawa ni la FIFA n’ont donné de détails sur le montant de ces avantages fiscaux. Il s’agit d’une décision stratégique du gouvernement, justifie Ines Akué, porte-parole du Patrimoine canadien. Il n’a pas été possible d’estimer les recettes perdues.

Selon des experts interrogés par Radio-Canada, cette perte se chiffrerait au minimum en dizaines de millions de dollars.

C’est très difficile à chiffrer, mais c’est un énorme manque à gagner du gouvernement.

Tous les revenus qui sont générés par la FIFA au Canada sont exonérés d’impôts. C’est choquant. La FIFA exige et impose ses conditions. On n’a pas le choix, explique David Pavot, expert en droit international du sport à l’Université de Sherbrooke.

En réclamant des exonérations fiscales, la FIFA agit comme le Comité international olympique, renchérit Simon Chadwick, un chercheur britannique spécialisé dans l’économie géopolitique du sport.

Il y a des coûts cachés. La FIFA est très exigeante. Les avantages sont discutables et les coûts ne sont pas clairs, indique M. Chadwick, auteur de l’ouvrage The Business of the FIFA World Cup. À ses yeux, l’organisation suisse souffre de problèmes de transparence et d'ouverture.

Contactée par Radio-Canada, la FIFA explique vouloir maximiser ses recettes dans le but de réinvestir une part importante des sommes dans le développement du football à travers le monde. En février, son président Gianni Infantino (nouvelle fenêtre), nommé au Conseil de paix créé par Donald Trump, avait par exemple promis la création de plusieurs terrains à Gaza, bombardée par Israël.

L’exclusivité requise est réclamée pour la protection des marques afin de garantir les sources de revenus, précise un porte-parole de la FIFA. Il est indispensable de mettre en place le cadre administratif nécessaire pour atteindre ces objectifs.

Le siège de la FIFA à Zurich, en Suisse

Le siège de la FIFA à Zurich, en Suisse

Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Les budgets explosent à Toronto et à Vancouver

Un audit mené par le vérificateur général de Toronto a d’ailleurs levé un drapeau rouge l’été passé.

En 2018, reprend Josh Matlow, on nous a présenté un budget de 30 à 45 millions. Maintenant, on sait qu’on va devoir payer au moins 380 millions de dollars, dénonce le conseiller municipal.

Toronto doit également changer le nom de son stade (BMO Field), puisque la FIFA refuse l'utilisation des noms commerciaux habituels.

On a signé un chèque en blanc. C’est la pire entente que j’aie jamais vue, regrette Josh Matlow, tout en critiquant le prix excessif des billets. Nous finançons ces matchs avec de l’argent des Torontois qui, dans la plupart des cas, n’ont même pas les moyens d’y assister.

À Vancouver, l’estimation budgétaire a grimpé de 240 millions à potentiellement 624 millions pour sept matchs, contre six pour Toronto. Les deux villes vont tout de même se partager une compensation fédérale de 220 millions.

Cela représente environ un million de dollars par minute de temps de jeu réglementaire. Les coûts ne cessent d'augmenter parce que les politiciens et les bureaucrates ne savent pas dire non, critique Carson Binda, directeur pour la Colombie-Britannique de la Fédération canadienne des contribuables. C’est un don massif à la FIFA, lâche-t-il.

Les contribuables ne devraient pas payer pour les fermetures de routes et les loges VIP des dirigeants de la FIFA.

Au gouvernement fédéral, l’inconnue budgétaire a longtemps été le maître-mot, a constaté Enquête.

Ottawa s’est engagé auprès de la FIFA pour la livraison des services essentiels fédéraux comme l’immigration, les douanes, les visas, les permis de travail, la sécurité (pour les responsabilités du niveau fédéral), les droits commerciaux, les exemptions d’impôts, etc. [...] Mais [...] nous ne savons pas jusqu’ici combien ces services vont coûter, écrivait en mars 2018 un directeur de Sport Canada.

Le trophée de la Coupe du monde de la FIFA au milieu du stade BC Place, à Vancouver.

« Nous payons un prix exorbitant pour accueillir une poignée de matchs parmi les moins importants », dénonce Carson Binda, directeur pour la Colombie-Britannique de la Fédération canadienne des contribuables.

Photo : Getty Images / FIFA / Ethan Cairns

Coûts astronomiques et secret financier

Ottawa doit ainsi assumer, à ses propres frais, l’entière responsabilité de la sûreté et de la sécurité de la Coupe du monde, peut-on lire dans une présentation faite par la FIFA au gouvernement fédéral.

La facture, pour cette seule mission, peut aller de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de millions de dollars, écrivait la Gendarmerie royale du Canada en 2021 dans une note confidentielle. À ce jour, impossible d’avoir une idée claire des coûts estimés.

Les services de sécurité liés à ce type d'événements exigent généralement un très haut niveau de planification et d'organisation.

Le dernier budget fédéral prévoit un montant additionnel de 100 millions de dollars pour soutenir les activités fédérales liées à la Coupe du monde, principalement pour le financement des services de sécurité. Une somme provisoire, confirme le ministère de la Sécurité publique.

Des détails supplémentaires seront rendus publics une fois l’événement terminé, écrit un porte-parole du ministère.

La Gendarmerie royale du Canada est en train de préparer ses besoins financiers liés à la Coupe du monde de la FIFA 2026, lit-on également dans un document parlementaire déposé à la fin du mois de janvier.

Des documents sur une table

L'émission Enquête a mis la main sur de nombreux documents confidentiels, dont les ententes signées entre la FIFA et les villes canadiennes qui accueilleront des matchs de la Coupe du monde.

Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Les coûts vont être astronomiques, prédit un ancien conseiller fédéral, qui a œuvré sur le dossier. Nous, quand on demandait les coûts, on nous regardait comme des extraterrestres. C’était le secret financier.

Comme le prévoyait déjà Radio-Canada en décembre 2023, la facture globale dépassera donc largement le milliard de dollars, tous paliers confondus, estiment les sources consultées par Enquête.

Une enquête a même été réclamée par différents élus, dont le libéral Anthony Housefather. C’est très important que les Canadiens sachent quel est le coût, assure le député libéral.

Ce n’était pas la meilleure entente en ville, mais c’était la seule qu’on pouvait avoir.

« C'est vrai qu'on n'avait pas une idée précise des coûts et oui, les coûts ont explosé », avoue un député libéral, qui a participé aux discussions. Mais, ajoute-t-il, c’était à prendre ou à laisser. C’était difficile de négocier et d’avoir des réponses claires. [Surtout que] le premier ministre [Justin Trudeau] voulait la FIFA, rappelle-t-il.

Beaucoup de personnes vont se faire énormément d’argent avec la Coupe du monde. Mais ce ne seront pas les contribuables, soupire le conseiller de Toronto Josh Matlow. C’est la FIFA qui a fait la meilleure affaire.

Avec la collaboration de Daniel Tremblay et de Pier-Luc Latulippe

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