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En matière d’aide à mourir, abdiquer n’est pas une avancée

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La genèse de l’aide médicale à mourir (AMM) comme avenue de soin de compassion en fin de vie fut faite de petits pas mûris, réfléchis, dans la quête et le respect d’un primordial consensus social. Lequel paraît faire du surplace pour les personnes atteintes d’un trouble mental qui souhaiteraient, sur la base de ce seul lourd et complexe critère, pouvoir à leur tour s’en prévaloir.

Au terme de trois mois d’étude parlementaire, de l’écoute de 44 témoins et de la lecture de 32 mémoires, un groupe d’élus et de sénateurs n’en est venu qu’à une seule et unique recommandation : les en « exclure indéfiniment », en attendant que les tribunaux tranchent inévitablement à leur place ce délicat choix de société. Une regrettable abdication de leur responsabilité parlementaire.

Ce décevant verdict du comité mixte sur l’aide médicale à mourir, tombé à la mi-juin, clôt cinq ans d’identiques tergiversations. Les avis de psychiatres, d’universitaires et d’experts demeurent tout aussi divergents, ou presque, que ceux de rapports précédents.

L’absence d’une définition unanime du caractère « irrémédiable » d’un trouble mental dont pourrait espérer se remettre un patient subsiste, tout comme celle de critères universels qui permettraient de distinguer des pensées suicidaires d’un choix éclairé d’avoir recours à l’AMM. Le débat entre paternalisme médical et autonomie corporelle pour ces patients cloîtrés dans leurs maux psychiques, que le Québec a préféré mettre de côté, demeure au Canada tout entier.

L’inouïe complexité des troubles mentaux brouille le dialogue entourant l’encadrement d’un choix de fin de vie d’emblée d’une incroyable délicatesse. Que les parlementaires s’en remettent à la Cour suprême témoigne toutefois d’un criant manque de courage, là où la transpartisanerie avait su briller par le passé pour faire du Québec, puis du Canada, un précurseur en matière d’accompagnement et de compassion dans la mort.

Plutôt que de persévérer pour approfondir et faire progresser cette réflexion collective — si éminemment épineuse soit-elle —, les membres du comité mixte ont erré en érigeant le plus haut tribunal, et non le Parlement élu, en autorité suprême des valeurs de la société. Une navrante erreur de jugement, que le premier ministre Carney semble néanmoins disposé à entériner.

Face à ce persistant défi de consensus médical et social, le Parlement fédéral aurait au contraire pu proposer de poursuivre, mais de restreindre pour l’heure l’étude d’une AMM élargie uniquement à certains troubles précis (des maux psychiques causant des souffrances intolérables ou qui ne répondent pas aux traitements), ou encore d’évaluer l’ajout de normes plus balisées dans les cas rares et exceptionnels de trouble mental comme seule affection sous-jacente. Ils ont préféré l’abandon.

« Nous ne demandons pas aux patients atteints d’un cancer d’attendre un remède hypothétique avant de soigner leurs souffrances. Ce critère ne s’applique qu’à la maladie mentale », déplorait en entrevue au Globe and Mail Claire Brosseau, une Ontarienne atteinte d’un trouble bipolaire depuis plus de 30 ans qui réclame devant les tribunaux de pouvoir avoir accès elle aussi à l’AMM.

La zone grise de la santé mentale est truffée de nuances et de variantes, autant de freins à l’assentiment social à l’ouvrir à son tour à un tel choix de fin de vie ultime. Des réticences qui ne seront de surcroît pas apaisées tant que le déficit béant de services de professionnels qualifiés n’aura pas été résorbé. En effet, encore faut-il que ces maux psychiques ne deviennent pas pour certains irrémédiables, faute de soutien psychosocial.

Interdire indéfiniment l’AMM aux personnes atteintes de ces affections serait toutefois voué à être déclaré inconstitutionnel par la Cour suprême, de l’avis du sénateur, vice-président du comité mixte et ancien juge Pierre Dalphond. Or, dans l’intervalle d’un interminable processus judiciaire, des citoyens demeureront prisonniers de leurs souffrances psychiques, sans que le dialogue social progresse, faute d’audace politique.

Les préoccupations soulevées quant aux « partis pris » d’une majorité des témoins convoqués en comité (et des convictions de certains membres y siégeant) furent certes singulières. Les constats étaient toutefois tout aussi partagés lors d’études parlementaires passées. Le débat ne s’est pas nécessairement envenimé, mais il semble certainement s’enliser.

Dix ans d’aide médicale à mourir au Canada ont permis des avancées majeures pour une fin de vie non plus condamnée à la souffrance, mais pouvant être vécue dans la dignité et la compassion. Ce qui n’exclut pas de prendre le temps de réfléchir au chemin parcouru — pour s’assurer que l’AMM demeure pour tous une avenue d’exception — ni de ralentir pour la suite afin de baliser toutes nouvelles pratiques. Reculer ne devrait cependant pas se hisser au rang de seule piste privilégiée.

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