On imagine volontiers l’Arctique soviétique comme une immensité vide, silencieuse et inoffensive. La réalité est bien plus inquiétante : le long de ses côtes glacées, l’URSS a semé des centaines de sources radioactives aujourd’hui abandonnées. Le phare d’Aniva, près de Sakhaline, symbolise cet héritage : des installations conçues pour guider les navires, devenues des balises invisibles crachant des radiations sur des milliers de kilomètres.
Pourquoi l’URSS a préféré le vide humain à la surveillance
Imaginez un instant la tâche : sécuriser plus de 24 000 kilomètres de côtes arctiques, là où l’hiver transforme le moindre poste isolé en enfer glacé. Pour l’Union soviétique, poster des gardiens de phare dans ces conditions relevait de l’absurde. La solution fut radicale : automatiser des centaines de phares et de balises de navigation, afin qu’aucun être humain n’ait à endurer ces latitudes extrêmes.
Derrière ce choix se cachait un enjeu stratégique majeur. Ces côtes surveillent la Route maritime du Nord, une artère commerciale reliant l’Asie à l’Europe, praticable surtout l’été lorsque les glaces se retirent. Encore fallait-il alimenter en électricité des phares et des tours radio plantés au milieu de nulle part, là où aucun câble ni aucun opérateur ne pouvait raisonnablement tenir l’hiver. Il fallait de l’énergie autonome, fiable, capable de fonctionner sans intervention pendant des années.
La même technologie que les sondes Voyager, mais bricolée avec des déchets
Pour résoudre ce casse-tête, les ingénieurs soviétiques ont misé sur les générateurs thermoélectriques à radioisotopes, ou RTG. Le principe est aussi élégant qu’inquiétant : une matière radioactive se désintègre en dégageant de la chaleur, et cette chaleur est directement convertie en électricité. Pas de pièces mobiles, pas d’entretien, une source d’énergie qui tourne toute seule pendant des années. C’est exactement la technologie qui alimente les célèbres sondes Voyager depuis les années 1970, ainsi que Cassini et New Horizons.
Mais là où la NASA utilise du plutonium-238, coûteux et raffiné, l’URSS a pris un raccourci lourd de conséquences. Elle a opté pour le strontium-90, le césium-137 ou le cérium-144, tout simplement des déchets de combustible nucléaire. Le strontium-90 possède une demi-vie d’environ 26,5 ans et se révèle redoutablement radioactif, certaines sources émettant jusqu’à 1 000 roentgens par heure. Chaque RTG délivrait entre 7 et 30 volts, jusqu’à 80 watts, pour une durée de vie de 10 à 20 ans. Au total, ce sont 1 007 générateurs qui ont été construits à la fin des années 1980.
Quand la chute de l’URSS transforme des phares en pièges radioactifs
Puis vint 1991 et la dissolution de l’Union soviétique. L’effondrement économique laissa ces installations à l’abandon. Pire encore : les archives disparurent lors de la transition politique, si bien que les autorités russes perdirent la trace de nombreuses unités. Près de 200 RTG traînaient alors dans les seules régions de Mourmansk et Arkhangelsk, sans compter un nombre inconnu à l’est. Certaines unités se sont volatilisées, emportées par la glace, les tempêtes et la mer, ou tout simplement pillées.
Les incidents documentés par l’AIEA donnent froid dans le dos. En 1999, un RTG dérobé par des pilleurs de métaux émettait tranquillement sa radioactivité à un arrêt de bus à Kingisepp, tout près de l’Estonie. En 2001, trois bûcherons découvrirent deux RTG soviétiques près de leur campement dans la vallée de l’Inguri, en Géorgie ; deux d’entre eux souffrirent de graves brûlures par radiation. Tout au long des années 1990, des randonneurs et des pêcheurs se présentèrent dans les hôpitaux, marqués par des brûlures après avoir croisé, par pur hasard, ces objets dans des lieux isolés.
Ce que la Norvège a nettoyé, et ce qui reste tapi dans l’ombre
Face à ce danger diffus, la Norvège a joué un rôle de pionnier. Dès 1997, elle a piloté un vaste nettoyage : une soixantaine de RTG retirés en dix ans sur la péninsule de Kola, remplacés par des panneaux solaires et des batteries nickel-cadmium, bien plus sages. Un projet de démantèlement plus large, lancé en 1996 par la Russie et des partenaires internationaux dont le programme américain Nunn-Lugar, a fini par retirer la totalité des RTG des phares d’ici 2021.
Mais la vigilance n’a pas empêché tous les drames. En 2003, deux RTG au strontium ont été retrouvés déchiquetés par des pilleurs sur la péninsule de Kola, poussant les autorités de Mourmansk à parler d’« accident radioactif ». Les voleurs cherchaient du métal revendable et ont arraché l’enveloppe en uranium appauvri protégeant les cœurs de strontium-90, laissant les sources à nu. Si l’ouest est aujourd’hui largement sécurisé, la situation à l’est demeure mal connue.
Cette histoire nous rappelle qu’une prouesse d’ingénierie, coupée de tout entretien, peut se muer en péril durable. L’URSS voulait éclairer sa route maritime sans exposer d’êtres humains au froid ; elle a fini par disséminer des sources radioactives que d’autres ont payé de leur chair. Combien de ces balises silencieuses attendent encore, quelque part sous la glace, qu’on les redécouvre ?


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