Le mode de vie centré sur la chasse et inspiré par la résidence royale de Balmoral à l’est du parc national des Cairngorms a largement modelé les paysages des Highlands depuis 150 ans. Certes, ce mode de vie a aussi décliné après que le Royaume-Uni a perdu son statut de première puissance mondiale dans les années 1920. Les domaines ne peuvent plus employer autant de gardes-chasse qu'autrefois. Mais il ne faut pas s’y méprendre, le glamour de la «balmoralisation» fait toujours recette.
On le mesure facilement à la House of Bruar, une boutique où l'on peut acheter des guêtres de chasse Barbour pour éviter de crotter son pantalon dans les hautes herbes (60 livres sterling) et des casquettes en tweed que n’aurait pas reniées Sherlock Holmes (90 livres pour le modèle à oreillettes rabattables, le plus élégant). Ici, des hordes de touristes affluent pour acquérir un souvenir évoquant cette culture so British.
Les plus riches, eux, continuent de débourser jusqu'à 100’000 livres par semaine pour un lodge luxueux, un ghillie (un guide de chasse) et la photo d'un cerf ou d'un lit de grouses abattues, qui ne finira probablement pas sur Instagram pour éviter les backlashs. Paradoxalement, cette économie élitaire est aussi une chance pour les Cairngorms. Car même si le parc a moins de 15 ans d’existence (créé en 2003, il est le plus récent du Royaume-Uni), il n’échappe pas aux effets du changement climatique et à ses répercussions sur les activités économiques traditionnelles.
Là où les saumons meurent de chaud
Nous remontons la route qui mène à l'un des trois domaines skiables des Cairngorms et traverse Glen Clunie. De prime abord, dans cette vallée luxuriante barrée d’un torrent d’eau transparente, le Clunie, rien ne laisse penser qu’une transformation profonde a commencé. Et pourtant…
David Hetherington s'arrête au bord de la route. Sur un parking en face, je note la présence d’un tas de troncs vaguement taillés et rendus gris par la pluie. Étrange: il n’y a pas le moindre arbre adulte à l’horizon. Des enclos de quatre mètres sur quatre, disposés sur les rives du torrent, protègent des arbrisseaux encore loin d’être à maturité. À quoi donc peuvent servir ces arbres?
Nous sommes rejoints par Edwin Third, responsable des opérations fluviales du Dee District Salmon Fishery Board. Casquette à carreaux vissée sur la tête, il nous explique qu’il veille sur la rivière Dee et ses affluents, en collaboration avec le parc national des Cairngorms. «Nos cours d’eau commencent à se réchauffer. Au cours de l'été 2018, la température de certains torrents a atteint 27 à 28 °C. Nous savons que la truite et le saumon commencent à tomber malades à ces températures. À 30 °C, ils meurent en dix minutes. Avec le changement climatique, ces épisodes de chaleur extrême sont de plus en plus fréquents et prolongés dans le temps.»
En Écosse, où l'élevage de saumons rapporte 1,3 milliard de livres par an, le phénomène est pour le moins préoccupant. L'industrie a perdu 17 millions de saumons pour cause de maladies parasitaires ou infectieuses en 2023, surtout sur la côte ouest du pays. Les saumons sauvages qui remontent les rivières depuis la mer du Nord vers les Cairngorms ne sont pas beaucoup mieux lotis: leur population a diminué de 50 % au cours des 30 dernières années.
Nés dans les rivières, les jeunes saumons remontent les cours d’eau jusqu’à l’océan Atlantique, où ils grandissent, puis reviennent frayer en eau douce une fois arrivés à maturité… pour peu qu’ils aient survécu. «Sur 100 jeunes saumons nés dans nos rivières, environ un tiers revenait dans les années 1960, explique Edwin Third. Aujourd'hui, ce sont 2 ou 3 individus. Nous ne pouvons pas faire grand-chose lorsqu'ils sont en mer, mais nous pouvons améliorer leurs chances en eau douce.»
«En ce qui concerne les rivières, il existe deux moyens de lutter contre le réchauffement climatique, reprend David Hetherington. Le premier consiste à placer des arbres morts dans leur lit afin d'ajouter de la complexité et de créer des zones plus profondes et plus fraîches. Le second consiste à planter des arbres indigènes le long de ces rivières déboisées afin de créer de l'ombre.» Voilà le mystère des arbres résolu.
Si, le long du torrent de Clunie, les jeunes feuillus sont pour la plupart protégés par des clôtures, c'est pour les protéger des moutons et des cerfs. «Non seulement ils vont apporter de l’ombre à la rivière en grandissant, mais leur feuillage contribuera à augmenter le nombre d'insectes dont se nourrissent les poissons et servira de source de graines pour la future régénération naturelle», ajoute Edwin Third.
Le long de la Dee et de ses affluents, les initiatives menées par le Dee District Salmon Fishery Board ont permis de planter un demi-million d'arbres au cours des dix dernières années. «Certains domaines, comme Balmoral, ont apporté un soutien considérable, non seulement en plantant 110’000 arbres, mais aussi en modifiant les berges et en supprimant les digues afin de recréer des zones humides», ajoute Edwin Third. De l'autre côté du parc des Cairngorms, la Spey Catchment Initiative mène des projets similaires dans le bassin de la Spey.
Le retour des forêts
Sur le chemin du retour vers Grantown, David Hetherington me présente des projets de restauration forestière de plus en plus ambitieux. Nous nous arrêtons d'abord à Lynbreck Croft, une ferme de 60 hectares achetée en 2012 par Lynn Cassells et Sandra Baer. Les deux jeunes femmes, dont l’une est originaire d’Irlande du Nord et l’autre de Zurich, se sont rencontrées alors qu'elles étaient gardes forestières pour le National Trust dans le sud-est de l'Angleterre. Elles ont transformé ce domaine à l'abandon en une ferme régénérative prospère, et se sont engagées dans sa renaturation.
«En mars 2017, nous avons planté 17’500 feuillus, se souvient Lynn Cassells. L'année suivante, nous avons clôturé 9 hectares pour protéger des pins d'Écosse contre les cerfs. Nous avons depuis découvert que ces projets de reforestation sont non seulement bénéfiques pour la nature, mais aussi pour la production alimentaire, grâce à l'amélioration des sols et de la pollinisation.»
À proximité de Lynbreck Croft se trouve le vaste domaine de Mar Lodge, d'une superficie de 29’000 hectares, que le National Trust for Scotland, l'organisme écossais de protection de la nature, a pu acheter grâce à un legs de 4,5 millions de livres en 1995. «La donation était assortie d'une condition, relate David Hetherington. Le domaine devait être exploité à la fois pour le sport et la conservation de la nature. Il a été divisé en une zone de landes à forte densité de cerfs et une zone à faible densité pour permettre le reboisement.»
Cette partie de Mar Lodge qui a conservé des vestiges de l'ancienne forêt calédonienne connaît ainsi une expansion spectaculaire de ses forêts grâce à la régénération naturelle. Mar Lodge a également été recolonisé par les busards Saint-Martin, des rapaces diurnes autrefois persécutés parce qu’ils se nourrissent de grouses rousses – faisant concurrence aux chasseurs du dimanche. Des aigles de mer sont également revenus après deux siècles d'absence, tandis que les populations de tétras lyres – ces coqs de bruyère à la livrée noir et blanc du plus bel effet – augmentent dans les landes broussailleuses qui s'élèvent vers les sommets.
De Bob Dylan aux distilleries de whisky
Alors que nous approchons de Grantown-on-Spey, David Hetherington me dit que d’autres domaines pourraient suivre. Est-ce que ce sera le cas du petit domaine d'Aultmore, que le chanteur Bob Dylan a revendu récemment à une société de whisky? Ou celui de Glenlochy, un domaine de chasse à la grouse, récemment racheté et rebaptisé Tormore Estate par Sukhinder et Rajbir Singh? Les deux frères, d’origine indienne, ont fait fortune en vendant à Pernod Ricard leur Amazon de l'alcool, The Whisky Exchange, lancé depuis le magasin de leurs parents à Londres en 1999. Le réensauvagement pourrait séduire les fabricants de whisky, pour qui la qualité de l'eau est essentielle.
Mais les espoirs de David Hetherington de lancer de nouveaux projets de restauration des Cairngorms reposent sur d'autres piliers. Je m'apprête à les découvrir dans la partie ouest du parc national, où les travaux de réensauvagement à l'échelle de paysages entiers sont beaucoup plus avancés que dans l'est.


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