JOURNAL DE GENÈVE, 5 JANVIER 1826
Il y a deux cents ans...
— © Le Temps
Jusqu’au XIXe siècle, la Suisse romande ne possédait qu’une presse très modeste, et, depuis 1798, de rares journaux comme la Gazette de Lausanne. Le Journal de Genève, ancêtre avec la «Gazette» et Le Nouveau Quotidien du média Le Temps, naît le 5 janvier 1826. Avec ce numéro dont on vient de fêter le bicentenaire, il sera le seul à pouvoir prétendre plus tard, avec le quotidien vaudois «ami-ennemi», à une diffusion supracantonale, voire internationale.
Le graphisme de cette une est à l’image de l’époque: un axe central, austère et d’une élégance classique, symbolique de la ville, avec son aigle du Saint-Empire et une clé de Saint-Pierre, accompagnés de la devise Post Tenebras Lux. Quasi une feuille d’avis officielle, qui s’ouvrira longtemps par ces comptes rendus des travaux du Conseil représentatif, alors organe législatif de la République. Ceux-ci sont pieusement rédigés par un des fondateurs du Journal, Salomon Cougnard (1788-1868), député de tendance libérale et pointilleux greffier des débats de l’époque.
«JOURNAL DE GENÈVE», 8 MAI 1945. Le soulagement final après le désastre. Fin de la Deuxième Guerre mondiale (WWII). — © Le Temps
Après cinq ans et huit mois a pris fin l’un des conflits les plus sanglants de l’histoire mondiale. Ce 8 mai 1945, jour de la capitulation allemande, la une du Journal de Genève est illustrée, fait encore rarissime à une époque où seule importe la clarté du texte: de petites photographies de trois des vainqueurs de la guerre, Churchill, Eisenhower et Montgomery. Mais elles sont presque invisibles, en pied de page sur une colonne, ce qui est contraire à toutes les règles qui prévaudront ensuite.
Deux titres principaux, un international et un suisse, à peine plus gros que d’habitude, complètent cette architecture graphique simple, quasi symétrique, et c’est tout. Ils sont factuels, voire redondants. On se situe ici dans la grande tradition du Journal, avec ses intitulés sobres, d’une relative platitude, sans le moindre sensationnalisme. L’information prime avant tout, parce qu’elle arrive en primeur, justement, à une époque où ni la télévision ni internet ne peuvent faire concurrence à la presse imprimée.
«GAZETTE DE LAUSANNE», 22 JUILLET 1969. Le bon de géant pour l’Humanité. Premier pas sur la Lune. — © Le Temps
En face de son concurrent le Journal de Genève, la Gazette de Lausanne se distingue, à cette époque, par un graphisme plus audacieux. Ce qui frappe le plus dans cette une historique du premier pas de l’homme sur la Lune, c’est l’accélération des technologies depuis Apollo 11: on a l’impression de se situer à une époque bien plus ancienne que le demi-siècle, où il n’y avait bien sûr pas encore de téléphones portables ni d’ordinateurs personnels, comme le fait comprendre l’expression désuète en tête d’un article au titre par ailleurs peu clair, «Le câble de notre envoyé spécial».
L’envoi de photographies en couleur ou de meilleure qualité au journal par les réseaux radio ou de téléphone du bélinographe (l’ancêtre du fax) représentait presque une aventure. Cette photo de une de la Gazette du 22 juillet en témoigne, avec ses silhouettes sur la Lune si floues qu’on ne pouvait que les deviner. Reste une forme de modernité galopante: un titre principal allusif et un regard déjà tourné vers la mission suivante de la NASA.
«LE NOUVEAU QUOTIDIEN», 24 SEPTEMBRE 1991. Première une du «Nouveau Quotidien». — © Le Temps
Le 24 septembre 1991 survient une révolution dans le paysage médiatique romand: un Nouveau Quotidien est né! Il entend, avec sa devise, représenter une Suisse «différente», celle de l’ouverture à l’Europe. Mais ses éditeurs le lancent aussi comme un autre acteur de la presse haut de gamme sur un marché trop étroit, celui alors occupé par le Journal de Genève, qui a fusionné trois semaines plus tôt avec la Gazette de Lausanne pour veiller au grain. Une vraie guerre de titres à vocation romande s’installe, jusqu’à la naissance du Temps en 1998.
Alors il faut se distinguer! Par «un cadrage différent de l’actualité», dit son fondateur, Jacques Pilet, dans le premier éditorial. Ce regard prétendument nouveau, ce sont des titres plus allusifs, nerveux, «jeunes», voire polémiques, souvent anti-institutionnels, des angles inattendus d’attaque des sujets. Et surtout, surtout, des photographies ou des illustrations toujours soigneusement élues, à l’aune de ces dénudés savamment artistiques, qui plus est non occidentaux.
«LE NOUVEAU QUOTIDIEN», 20 FÉVRIER 1997
L’Histoire en marche, au Milieu. Mort de Deng Xiaoping. — © Le Temps
Au tournant du siècle, on croyait que c’était un peu le «dernier empereur» de Chine, Deng Xiaoping! L’ultime patriarche, référent d’un régime communiste très autoritaire et très inégalitaire. Lorsqu’il meurt, le 19 février 1997, quelques mois avant la rétrocession de Hongkong à Pékin, bien que déjà retiré des affaires et atteint dans sa santé, il était considéré comme le grand leader post-maoïste depuis près de deux décennies.
C’est l’incarnation de cette «puissance» qui donne le «vertige», aussi effrayante à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays qui s’est éveillé sur la scène mondiale. Comme le montre cette belle photographie datée de 1986 qui humanise le «monstre», dans la grande mais brève histoire iconographique du Nouveau Quotidien, où on le voit embrassé par son petit-fils, il symbolise à la fois le passé et l’avenir, mais aussi les honneurs et la disgrâce au cœur de l’Empire du Milieu, après qu’il eut lancé les semi-ouvertures économiques officielles en 1978 et joué un rôle très controversé dans la brutale répression de Tiananmen en 1989.
«LE TEMPS», 18 MARS 1998, Vertiges de l’acte de naissance. Première une du journal «Le Temps». — © Le Temps
A la veille du printemps 1998, le Journal de Genève, la Gazette de Lausanne et Le Nouveau Quotidien ont fusionné pour fonder Le Temps, né après des mois de polémiques diverses et dont voici la première une. Sa couleur est le bordeaux, qui remplace le vert et le violet de ses ascendants. La publicité pour le tabac, aujourd’hui proscrite, y figure en bonne place. Et d’emblée, il faut frapper fort, avec un numéro gargantuesque de 64 pages en quatre cahiers, dont une dizaine de sujets est privilégiée dans cette vitrine qui se veut généraliste et pluraliste. L’éditorial pose le quotidien en espace romand de débats, mais «de portée nationale».
Capital aussi au plan identitaire, ce premier dessin de Chappatte, qui marque dès le début l’histoire d’un nouveau média dont l’éditeur s’ancre à Genève. Kofi Annan y est salué comme un héros. Le secrétaire général des Nations unies pense avoir réalisé un exploit: il revient d’Irak où il a obtenu de Saddam Hussein qu’il accepte la présence d’inspecteurs de l’ONU…
«Le TEMPS», 14 DÉCEMBRE 2000, Un président sur le banc des accusés. Election de Bush. — © Le Temps
Au moment où le XXe siècle et le deuxième millénaire s’apprêtent à tirer leur révérence après le chaos de l’élection à la Maison-Blanche de l’an 2000, cette une du Temps du 14 décembre est considérée à l’interne comme une des meilleures de l’histoire du jeune média romand. «Jugé président»: la formule fait mouche, davantage que la photographie d’un homme peu à son avantage, dont l’opinion doute de la réelle élection.
Pour George W. Bush, c’est une «entrée honteuse» sur la scène politique, estime l’éditorialiste, sur laquelle planent encore aujourd’hui des erreurs potentielles intervenues dans le fastidieux décompte de voix contre le démocrate Al Gore, qui dure plus de cinq semaines et est finalement arbitré par les juges de la Cour suprême. Cela commence mal pour le 43e président des Etats-Unis, réélu en 2004, avant que Barack Obama ne lui succède en janvier 2009. Bush parlera alors d’un «bilan bon et fort», rejetant les nombreuses critiques sur ses deux mandats. Cette fois, c’est lui-même qui dira que l’Histoire serait son «juge».
«LE TEMPS», 12 SEPTEMBRE 2001, Le choc de la «guerre sainte». 11-Septembre – Les Tours jumelles. — © Le Temps
La veille, le monde avait déjà vu les images animées de ce qui restera pour l’histoire le 11-Septembre. Les quatre attentats-suicides du réseau djihadiste Al-Qaïda qui marquent le début du XXIe siècle font l’objet, comme annoncé ici, de 20 pages spéciales dans Le Temps, puis de dizaines et dizaines d’autres les jours qui suivent. La photographie d’une des tours jumelles du World Trade Center après l’explosion de l’avion qui l’a percutée à New York est déjà si «iconique» qu’il n’y a même pas besoin de la légender. Car dans le futur, tous ceux qui ont vécu ce jour-là s’en souviendront.
Le mot «guerre», journalistiquement anxiogène, est donc utilisé ici frontalement, comme une déclaration, que l’éditorialiste justifie au verso de cette une en qualifiant le séisme de «Pearl Harbor 2001». Il est difficile d’en prévoir les conséquences au moment où il arrive, mais on pressent de considérables bouleversements de civilisation après cette attaque contre l’«Amérique», l’unique superpuissance mondiale à laquelle le défi est lancé.
«LE TEMPS», 10 AVRIL 2003, Saddam Hussein déboulonné. Chute de Saddam Hussein. — © Le Temps
L’opération «Liberté irakienne» avait été déclenchée au printemps 2003 sur ordre du président américain George W. Bush. Elle mènera, au mois d’avril, à la chute du régime de Saddam Hussein, soupçonné par Washington d’entretenir des liens avec les terroristes d’Al-Qaïda, responsables du 11-Septembre, une année et demie auparavant. Une statue monumentale du satrape de Bagdad est ici «profanée» par un soldat de la Coalition américano-britannique, avant d’être triomphalement déboulonnée et renversée sous les yeux d’Irakiens en liesse.
La photographie préfigure donc cet événement hautement symbolique, que l’éditorialiste classe parmi les images qui ont «ceci d’irrésistible qu’elles s’impriment dans nos esprits». Même si la réalité demeure, sur le terrain, beaucoup plus compliquée. Car qui pouvait, dans cet «abcès géopolitique», se contenter de cette victoire presque trop facile contre une menace que les faucons qualifiaient d’apocalyptique? Les fameuses «armes de destruction massive» prétendument cachées en Irak sont demeurées introuvables.
«LE TEMPS», 5 NOVEMBRE 2004, Arafat, qui ne reposera pas en paix. Mort d’Arafat. — © Le Temps
Il disparaîtra six jours plus tard. Gravement malade, il a quitté Ramallah quelques jours auparavant. A l’hôpital de Clamart près de Paris, le raïs se trouve en état de mort cérébrale, représentée en ce portrait de 1999 du photographe britannique Kieran Doherty. L’homme au regard à la fois déterminé et angoissé y semble progressivement disparaître derrière le rideau noir du deuil et de l’isolement final à la Mouqataa. Une page de l’histoire sanglante du Moyen-Orient se referme avec la fin de Yasser Arafat, l’homme au keffieh qui a réussi, sa vie durant, «à imposer la présence du dossier de la Palestine sur la table des diplomates», écrit l’éditorialiste.
«Placé dans le camp du mal absolu» par le président Bush et «ses supports évangéliques conservateurs», il termine son parcours «dans un amas de ruines», comme à Gaza deux décennies plus tard. Encore sujette à polémique sur un éventuel acte criminel, cette lente agonie d’un présumé terroriste corrompu masque alors la catastrophe palestinienne qu’il s’est acharné à mettre au jour pendant un demi-siècle.
«LE TEMPS», 6 NOVEMBRE 2008. Révolution à la Maison-Blanche. Election du président Obama. — © Le Temps
La citation reprise en titre de ce jour où l’homme marche d’un pas décidé vers l’avenir et «devant l’Histoire», avec ce geste amical et le sourire modeste pour ses électeurs bardés de smartphones destinés à immortaliser l’instant, fait écho à son slogan de campagne, «Yes We Can». A la une du journal Le Temps (et du monde entier): Barack Obama, le premier président noir des Etats-Unis, élu en novembre 2008 à une confortable majorité, qui arbore une élégance folle malgré sa cravate repliée. De couleur rouge, comme le rouge des… Républicains, ce qui indique bien que celui qui arrive au pouvoir suprême pour quatre années (puis quatre autres), se veut au-dessus des clivages partisans.
C’est «une vague d’émotion sans précédent», dit l’éditorialiste, «une éternité d’humiliations vengées» pour la communauté afro-américaine, comme si le facteur racial n’était plus un obstacle – belle illusion… Mais si l’élu prétend que «l’Amérique peut changer», c’est qu’il veut convaincre chacun de «réveiller le meilleur de soi».
«LE TEMPS», LUNDI 28 FÉVRIER 2011. Toute la valeur du journalisme de terrain. Printemps arabes. — © Le Temps
Cette une est particulière, dans le sens où elle promeut une opération rédactionnelle: elle «fait» l’actualité davantage qu’elle ne la relate, comme habituellement, en s’appuyant sur cette image saisie la veille place Tahrir, au Caire, par le photographe genevois «maison», David Wagnières, qui met en abyme le rôle de l’information dans les éruptions historiques. Serge Michel et le regretté Pierre Veya (1961-2024), à la rédaction en chef, ont décidé de consacrer une semaine entière à «prendre le pouls» des Printemps arabes de 2011.
Du Maroc à la Jordanie, une quinzaine de journalistes sont dépêchés pour rendre compte de «l’audace des peuples oubliés», selon la formule éditoriale. C’est du reportage de terrain, qui marquera les esprits, à la fois dans le journal imprimé et sur le web. Pour témoigner de cette «histoire qui semblait s’être arrêtée» avec les régimes figés du monde arabe, Le Temps est frappé par une révolte «comme suspendue par l’espoir» que «tout peut changer», même si les désillusions seront grandes.
«LE TEMPS», 15 NOVEMBRE 2015. Jamais le dimanche? Erreur! Attentats Paris. — © Le Temps
Cette une est celle d’une édition spéciale inédite, puisque les attentats de Daech du vendredi 13 novembre 2015, dont celui du Bataclan, justifient la parution de 12 pages, à l’initiative de Richard Werly, correspondant à Paris. Mais le surlendemain de cette soirée qui fait 130 morts et 413 blessés, c’est un dimanche… le seul dimanche de ses 28 ans d’histoire où l’on a pu trouver Le Temps en kiosques, en PDF sur le web et vendu à la criée.
Réalisée le samedi en un temps record par une mini-équipe de choc, cette édition se distingue par le choix d’une image de désolation urbaine directe, forte mais non anxiogène, dans laquelle est inséré un titre d’une grosseur rare, pour marquer le moment. «Terreur sur Paris»: la formule est simple, elle aussi, sans chichis, et inscrit le quotidien francophone dans l’empathie et la proximité. Le lundi 16 à Versailles, le président Hollande appellera d’ailleurs le monde à lutter de manière concertée contre l’extension du domaine de la guerre menée par l’Etat islamique.
«LE TEMPS», 10 NOVEMBRE 2016. Outre-Atlantique, la tête à l’envers. Election Trump, 1er mandat. — © Le Temps
A l’automne 2016, contre toute attente et à la stupéfaction générale, Donald Trump est élu à la présidence des Etats-Unis. Comme cette une «renversée», le monde bascule dans une nouvelle ère, celle d’une «fierté retrouvée» outre-Atlantique, dit l’élu au slogan de «Make America Great Again». Alors qu’un numéro spécial du journal Le Temps était déjà bien avancé pour célébrer Hillary Clinton, dont on croyait qu’elle allait devenir la première présidente du pays, il a fallu le jeter et tout reconsidérer.
Quand la presque impensable disruption se produit et/ou qu’on ne l’a pas vue venir, on doit «marquer le coup» et se distinguer de l’inévitable concurrence après un tel choc. Résultat: cette trouvaille capillaire très graphique mettant en scène un homme déjà reconnaissable de tous, même de dos, et ce titre volontairement ambigu, qui joue sur le mythe postcolombien et la réalisation spectaculaire de cette promesse inquiétante d’illibéralisme politique. Elle est encore soulignée par l’index de l’instituteur déjà levé contre ceux qui pourraient «désobéir».
«LE TEMPS», 29 JANVIER 2018. Sa Majesté des courts. Roger Federer annonce sa retraite. — © Le Temps
En nombre de titres du Grand Chelem, il a été dépassé depuis, par Djokovic et par Nadal. Mais l’Open d’Australie 2018 le voit devenir, au terme de sa 30e finale dans un des quatre majeurs, le premier joueur masculin de l’ère Open à remporter 20 titres du Grand Chelem. D’où ces mots a priori ambigus, qui jouent sur la fameuse «tyrannie de la distance» collant au continent océanien et ce non moins fameux cap de la vingtaine de tournois majeurs qui paraissait jusque-là impossible à atteindre. Son attitude de grâces rendues au ciel sur cette photographie de l’agence Getty le montre entrant dans une nouvelle dimension à la fin d’un match compliqué contre le Croate Marin Čilić à Melbourne.
Ses résultats, sa longévité, sa perfection technique, sa personnalité et l’esthétisme de son jeu amèneront dès lors le monde du tennis à considérer le Bâlois au coup droit majestueux comme un des meilleurs joueurs de tous les temps et l’un des plus grands sportifs de l’histoire, jusqu’à son retrait de la compétition, le 23 septembre 2022.
«LE TEMPS, 13 JUIN 2019. Pour elles, pour leur ascension — © Le Temps
Genève, 4 juin 2019. Sur cette image d’un habitué des lieux et du lac Léman, le photographe de Tamedia Laurent Guiraud, elles apparaissent parées de fuchsia, joyeuses et décidées, sans la moindre violence. Elles déroulent aux Bains des Pâquis cette énorme banderole annonçant la grève des femmes du 14 juin. La veille, Le Temps publie ce numéro spécial, avec près de 30 pages consacrées à la cause des femmes et à la marche vers une égalité des sexes, notamment des salaires, qui se construit à trop petits pas.
Ces articles plaident pour que soit poursuivie l’élévation du statut de la moitié de la population suisse, symbolisée par cette montée des marches jusqu’au plongeoir genevois vingt-huit ans après la grève historique des femmes du 14 juin 1991 en Suisse. Et dans la foulée du mouvement #MeToo, qui encourage depuis l’affaire Weinstein en 2017 la prise de parole des femmes dans le but de faire savoir que les agressions sexuelles sont plus courantes que ce qui est souvent supposé, et de permettre aux victimes de le dire avec force, comme ici.
«LE TEMPS», 8 JANVIER 2021. La démocratie états-unienne outragée. Attaque du Capitole. — © Le Temps
La main droite, force dérisoire du soldat Lynch (sic), semble s’opposer à la violence inouïe qui saisit les abords du Capitole, à Washington, à la fin du premier mandat de Donald Trump à la Maison-Blanche… Dans le viseur du photographe de Getty Images, elle dit «stop», car comme le prévoit l’éditorialiste, on sait déjà que cette attaque contre le temple du pouvoir législatif américain «va durablement marquer les esprits», tel le «naufrage démocratique» qu’elle incarne dans la sédition organisée après une prétendue trahison des urnes.
Ce chaos dans la nuit, avec cette citadelle assiégée au deuxième plan qui paraît vaciller et s’évanouir dans un avenir trouble, montre que la force affectée à la protection du Capitole a été submergée par les partisans du déni du résultat de l’élection de 2020, encouragés par un président qui a menti sans relâche sur cette issue. On sombre ici dans la faillite de la démocratie, heureusement restaurée ensuite (pour quatre années) après cette «blessure» à la fois honteuse et déshonorante pour les Etats-Unis.
«LE TEMPS», 14 SEPTEMBRE 2022. Ci-gît JLG — © Le Temps
Souvenez-vous… «Tu les trouves jolies, mes fesses? Et mes seins, tu les aimes, mes seins?» Cette variation sur la réplique culte du film Le Mépris (1963) entre Brigitte Bardot nue et Michel Piccoli constitue, lors de la mort de Jean-Luc Godard, un clin d’œil malicieux à un grand œuvre filmé réputé difficile, incompris, mais dont il est de bon ton de dire qu’il constitue une incontournable pierre philosophale de l’histoire du septième art. Le réalisateur, malade et fatigué, a choisi de partir dans sa 91e année.
La photographie de l’agence Vu, datée de 1999, avec sa silhouette trois quarts immédiatement reconnaissable d’icône au pardessus et au cigare, s’inscrit dans cette vue en noir-blanc très Nouvelle Vague des hauteurs de Paris où est «monté» le Rollois. Elle symbolise l’œilleton du cinéaste «total» qui a dynamité les codes classiques, mais aussi la «lumière blanche» au bout du tunnel de la mort. Dans la contemplation d’un regard perdu au lointain, auquel «toutes celles et ceux qui lui survivent doivent quelque chose».
«LE TEMPS», 24 FÉVRIER 2023. Une année de guerre, et tant de cendres. Guerre en Ukraine: 1 an. — © Le Temps
Ce jour-là, Le Temps «marque le coup» de la première année révolue de l’hypocrite et bien mal nommée «opération spéciale» de l’armée russe en Ukraine, martyr iconographiquement réduit ici à son seul drapeau, avec une bonne dizaine de pages consacrées à ce conflit qui a mis «l’avenir en suspens». L’avenir des enfants, veut dire ce titre, comme ici sur le front de Bakhmout, dans le Donbass, ouvert en mai 2022, mais où les enfants continuent à jouer et à rire.
Le choix de cette image est dicté par le souci d’éviter tout effet anxiogène pour les lecteurs et de souligner que beaucoup de jeunes Ukrainiens se sont habitués à l’horreur des obus, pour «continuer à vivre sans peur du lendemain». Malgré cette illusion d’une paix durable en Europe perdue un an plus tôt, qui avait forcé à abandonner quelques convictions pacifistes et autres politiques de désarmement. «La guerre en Ukraine, conclut l’éditorialiste, fait bouger les fronts. Le monde de 2023 s’appréhende avec d’autres clés. Tant de convictions sont à jeter.»
«LE TEMPS», 29 JUILLET 2025. La Mère à l’Enfant sacrifié. Spécial Gaza — © Le Temps
Une photographie «scandaleuse» d’une extrême et paradoxale douceur pour décrire une réalité atroce, celle des conséquences de ce maudit 7-Octobre (2023), qui a déclenché la guerre dans la bande de Gaza, puis ses massacres, puis la famine née des sacs de farine éventrés dans la poussière. Elle est représentée dans cette image de madone musulmane palestinienne de l’agence Reuters, qui reprend LE thème récurrent de l’art religieux… chrétien, mais avec un enfant douloureusement émacié. Pour dénoncer, comme l’éditorial figurant au verso de cette une, «l’inaction» internationale «face au mouroir».
Quelques 60 000 personnes décédées à l’été 2025, dont un tiers d’enfants… et «des centaines de tonnes d’aliments bloquées par Israël à quelques kilomètres de l’endroit où elles pourraient sauver des vies. Des vies que s’échinent à protéger des mères aux yeux clos pour masquer les larmes et aux voiles noirs pudiques qui n’ont sans doute jamais aussi bien porté leur couleur que dans ce deuil d’une paix oubliée depuis des décennies au Moyen-Orient.
Journées photographiques de Bienne. Exposition «De l’Une à l’autre», du 8 – 31 mai 2026. Centre Forum Pasquart, Bienne.


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