«Le rideau de mes cils est levé.» Seul en avant-scène, le chef d'orchestre Gábor Takács-Nagy, métamorphosé en barde hongrois, prononce le prologue parlé de Bartók. Sa voix s'éteint dans le silence des Combins, au Verbier Festival, et la fosse s'éveille sous l'archet des violoncelles. Un grondement abyssal et Le Château de Barbe-Bleue entame sa trajectoire tragique. Du conte populaire, le compositeur Béla Bartók conserve l'essentiel: la mécanique froide d'un huis clos étouffant, où un homme enferme et massacre les femmes qu'il aime. La noirceur de cette écriture n'est certainement pas étrangère à une blessure intime. Lorsque Bartók s'attelle à son opéra en 1911, il sort d'une rupture douloureuse avec la violoniste Stefi Geyer.
Enfoncé dans une solitude amère, séduit par les prémices de la psychanalyse qui germent alors à Budapest, le musicien érige le château en allégorie de l'esprit humain et de l'incommunicabilité du couple. Cette métaphore de l'isolement s'incarne dans une forme radicale et ramassée: un acte unique d'une heure à peine dans lequel Bartók substitue aux grands épanchements lyriques une matière orchestrale taillée au scalpel. Trop libre pour son époque, l'œuvre déconcerte le Comité des beaux-arts de Budapest qui rejette la partition, jugée «inexécutable». Il faudra des années d'attente pour que la direction de l'Opéra ne revienne sur son refus initial, et que ce chef-d'œuvre de tension dramatique voie enfin le jour.


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