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Que demande « le peuple » ? Si l’ « on » prenait la peine de le consulter, peut-être exprimerait-il une aspiration confuse à passer du « quantitatif » d’un économisme sans conscience au « qualitatif d’un bien-vivre de tous », telle qu’elle a pu être formulée par des économistes alternatifs. Mais une nouvelle alliance entre un « capitalisme de la finitude », adapté à la raréfaction des ressources, et une « extrême-droite » décomplexée est en passe de prendre le contrôle des Etats-nations - et « transforme les biens du monde en actifs financiers ». La sociologue Marlène Benquet invite à « suivre l’argent » dans ces zones grises de déstabilisation où une financiarisation autoritaire joue le sort des populations.
Depuis que la « financiarisation » lui a imposé son e-monde, l’humanité a basculé dans un tout autre ordre de réalité, jusqu’au bord d’un effondrement systémique dû à une représentation du monde inédite, fondée sur de chimériques exigences de « valorisation », de croissance et d’illimitation d’un ultra-capitalisme prédateur qui entend s’affranchir de toute « régulation » et congédier le réel – à commencer par l’idée même de « bien public », de « commun » voire de « démocratie ».
La sociologue et politiste Marlène Benquet (CNRS) distingue deux moments de cette « financiarisation » qu’elle définit comme un « certain type de circulation du capital qui bénéficie à des pôles d’accumulation financiers plutôt qu’industriels ou publics ».
Ainsi, le premier moment « s’est développé à partir des années 70 au sein des marchés d’actions, où de grandes entreprises étaient transformées en actifs financiers dans lesquels investissaient les collecteurs d’épargne ». Le second moment s’est déployé « surtout en dehors de ces marchés, dans des opérations de « gré à gré » où des biens qui jusqu’alors échappaient à la financiarisation ont été transformés en actifs : les petites et moyennes entreprises, l’immobilier, la vie quotidienne, et finalement le vivant humain et non humain ainsi que les infrastructures ».
Le droit à l’existence
« L’individu » même est « perçu comme un actif à valoriser », achetable et consommable à merci, selon son utilité résiduelle. Il est fortement invité à se vivre comme tel jusqu’à « anticiper sa dépréciation » (vieillissement, dépendance, etc.) et son obsolescence programmée selon un « droit à l’existence » conditionnel et révocable à tout moment…
Or, cette « seconde finance » qui a renouvelé le mode d’accumulation, de « mise en ordre politique et narrative de nos sociétés » entre les années 2000 et 2010 n’a suscité que « peu d’intérêt académique en France »… L’incontinence médiatique, si prompte à la propagation virale du rien, aurait-elle ignoré l’émergence de ces « gestionnaires d’actifs » qui gèrent des capitaux qu’ils ne possèdent pas et exacerbent des « logiques rentières et prédatrices » sans s’embarrasser désormais d’un « régime de scientificité propre » ?
Aurait-elle occulté la transformation des « processus d’accumulation capitaliste » et ces exigences de « profit » qui ne se fondent non plus sur la « production » mais sur l’appropriation des ressources naturelles et humaines ?
Alors que les investissements de ces gestionnaires d’actifs ont dépassé 100 000 milliards de dollars en 2020, une certaine inflammation médiatique ne s’émeut que récemment de la « ligne libertarienne autoritaire » voire de « l’orientation de droite extrême » de ces nouveaux pourvoyeurs de dividendes qui étendent leur empire sur les vies et les libertés de chacun en signant « la fin du capitalisme démocratique »… Les populations sous pression d’une « dictature de l’urgence » permanente, assignées à leurs écrans (devant, derrière, etc.) en mode « téléprésence » dans le « meilleur des mondes » interconnecté auront éprouvé, bien avant toute émotion médiatique surjouée, la « radicalisation » de cette nouvelle mue du capitalisme. Tout comme elles continuent de subir, de « crise » en « innovations » ou autres « réformes », « l’intensification des exigences de rendement » et « l’élargissement du spectre des biens transformés en actifs », à en juger leurs difficultés d’accès à l’essentiel - comme le « droit au logement »...
Pour sa précédente enquête sur la grande distribution, Marlène Benquet a partagé la condition des caissières de supermarché et de la « France qui se lève tôt » comme celle des « pousseurs de chariots »... Sans doute les dites populations laborieuses, se vivant comme sacrifiées alors que s’exacerbent les tensions pour l’accès aux ressources vitales, éprouvent-elles, avec une lucidité sans anesthésie, cet avant-goût de peine capitale que leur fait encourir ce capital impérial et autoritaire en proie à sa pulsion ultime d’accaparation et d’illimitation suicidaire.
La « grande extension du champ des actifs »
« L’histoire du capitalisme est celle d’une évolution des sources et des bénéficiaires du profit » rappelle Marlène Benquet. L’accélération de la connectivité généralisée (intelligence artificielle, robotisation, objets connectés, véhicules autonomes, smart cities, etc) » achève la dévastation induite par la compulsion productiviste et consumériste jusqu’au stade ultime de la « déréalisation » et de l’annihilation de toute réalité humaine précipitée dans l’accaparation ultime.
D’anciens « pôles d’accumulation » comme ceux du compromis fordiste ou de l’industrie pétrolière ne sont plus le « coeur battant » ou « nucléaire » du « capitalisme » : la ruée vers les « profits » n’est plus soutenue par une « production » réelle, mais par la dilapidation et la consumation d’une énergie monétaire tirée sur l’avenir dont la charge fait ployer une armature d’irréalité non moins écrasante - voire davantage que celle de la société thermo-industrielle irriguée par les énergies fossiles... Si c’est toujours « demain qui paiera », ce sont les « investisseurs pour autrui », affranchis de la « contrainte de la détention », qui tirent leurs traites sur les lendemains sans avenir des populations dépossédées de toute perspective viable : « la seconde finance acquiert des droits de tirage financier sur un nombre croissant de biens nécessaires aux exigences contemporaines » (logements, immobilier de bureaux, cliniques, écoles, hôpitaux, infrastructures énergétiques, de télécommunications, de transports, de production alimentaire, etc.). »
Précisément, plus aucune perspective de profit ne se perd avec un contrôle total de l’organisation sociale et spatiale jusqu’à la domination finale : « Avec l’investissement pour autrui, le capital financier a posé les bases d’un nouveau partenariat avec l’Etat dans le but de monétiser les crises climatiques, sanitaires, immobilières ou politiques ». Ces « groupes d’accumulateurs » défont le lien établi après la dernière guerre mondiale entre croissance économique, stabilité sociale et démocratie formelle.
Force est de reconnaître, après nombre d’observateurs lucides, que la seule limite vraisemblable de cette forme d’accumulation d’un « capitalisme libertarien-autoritaire », c’est l’extinction de l’humanité et du vivant à laquelle elle mène à tombeau ouvert : « Nous avons atteint un point d’imposition de la logique accumulative du capital au monde qui abolit les refuges et les retraites possibles ».
La numérisation totale des univers de vie sous couvert de « transition énergétique » ne peut « verdir » ni escamoter l’étendue de ses dévastations écologiques – tout au plus se dissoudra-t-elle dans sa propre mystification.
Certes, ce « capitalisme impérial n’est pas le fin mot de l’histoire humaine » concède Marlène Benquet. Pour autant, peut-on concevoir, au niveau actuel de conscience de l’espèce présumée pensante, un univers débarrassé de tout impératif de profit, de toute logique comptable et marchande qui consume le vivant ?
Peut-on d’ores et déjà concevoir d’autres modes d’expérimentation de la réalité collective dans les interstices d’une implacable domination économique ?
Bref, saura-t-on « se décapitaliser » à temps alors que la désintermédiation de l’humain a dépassé son seuil critique dans son monde-machine ?
Cela supposerait d’en finir avec toute forme de détermination économique pour renouer avec « l’art de faire ensemble autrement », tenté dans d’autres communautés de vie et d’autres communautés énergétiques ayant décidé de l’obsolescence du récit dominant.
Que reste-t-il quand s’est dissipé le mirage de « l’économie » ? Tout simplement le réel dont la résistance ne cède qu’à l’irréductible énergie saxifrage du vivant – un réel revenant en onde de choc précipiter l’obsolescence des pilotages narratifs dominants. Il ne reste que la vie nue des créatures qui interagissent avec la matière du monde sensible pour persévérer dans leur être-là et créer de l’habitable en décidant de ne plus s’interdire l’avenir – un à-venir incalculable, non automatisable, non administré et pas le moins du monde incantatoire.
Marlène Benquet, La finance aux extrêmes – Enquête sur le capitalisme autoritaire en France, La Découverte, 256 pages, 22 euros.


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