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Réélue maire de Menneval, Françoise Canu a retrouvé son bureau, mais aussi la cantine, où elle s'occupe autant du service que du respect des règles. Et cela dure depuis 43 ans.
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Par Anthony Bonnet Publié le 2 juil. 2026 à 14h00
« Que ceux qui critiquent viennent voir ! » Victorieuse des élections partielles intégrales organisées dimanche 31 mai 2026 à Menneval (Eure), Françoise Canu avait prévenu : une fois réélue, elle reprendrait son poste à la cantine et ses détracteurs étaient invités à se rendre compte par eux-mêmes de l’ambiance. Les langues s’étaient déliées après son éviction à la fin du mois de mars. Des parents avaient ouvertement vilipendé sur les réseaux sociaux sa présence au restaurant scolaire et ses manières trop rigides, des reproches relayés durant la campagne électorale. Élue maire pour la première fois en 1983, Françoise Canu n’a jamais cessé au cours de ses mandats successifs de se rendre au réfectoire le temps du midi. Si aucune statistique n’existe en la matière, les maires ne doivent pas être nombreux en France à faire le service depuis 43 ans… L’Éveil Normand a saisi la balle au bond et proposé de partager un repas au milieu des enfants.
« C’est d’accord », a répondu la première magistrate et rendez-vous était donné vendredi 19 juin.
Eviter le gaspillage
À notre arrivée, aux alentours de 12 h 20, aucune agitation particulière n’est visible, les plus petits s’apprêtent à partir. Le volume sonore ne va pas tarder à grimper avec les élèves de l’école élémentaire.
Positionnée au pied de la porte, Françoise Canu monte la garde. Chacun s’assoit à une place déterminée, son nom collé à la chaise, une mesure instaurée durant le Covid. « C’est plus facile pour se repérer et puis je veux savoir à qui j’ai affaire », commente l’élue, en regrettant que les étiquettes aient été décollées volontairement avant son retour…
Ce vendredi-là, des betteraves font office d’entrée. Trois morceaux seulement sont disposés dans les assiettes, accompagnés de salade. « Comme ça, s’ils n’aiment pas, cela évite le gaspillage », précise-t-elle. Et ceux qui en souhaitent davantage n’ont qu’à le demander.
À Menneval, les mets sont faits maison, à base de produits frais, et servis à l’assiette, aucun plat n’est posé sur la table. Une centaine de repas sont concoctés quotidiennement.
Blouse blanche sur le dos, gants en plastique aux mains, la maire s’active aux côtés des trois agents présents. Et fait régner l’ordre : « Remets ta salade dans l’assiette », impose-t-elle à l’un. « Je vais être obligée de vous séparer », prévient-elle d’autres enfants trop agités.
L’ancienne infirmière se montre particulièrement sourcilleuse sur la façon de se tenir. Un garçon, assis de travers sur sa chaise, se fait remonter les bretelles à plusieurs reprises.
En cuisine, Sylvain Piguet prépare les pâtes et la bolognaise de légumes. En poste depuis 18 ans, il a pu mesurer l’évolution de son métier et du comportement des enfants. « Avant, c’étaient des crèmes. Tu disais quelque chose et ils t’écoutaient. Là, tu parles et ça repart pour un tour », témoigne-t-il.
Un tableau accroché au mur permet de connaître les régimes alimentaires particuliers.
Goûter à tout
Sur le plan gustatif, le cuisinier fait en sorte de trouver un équilibre entre les recommandations nutritionnelles et les goûts des enfants.
Les menus sont conçus de manière à toujours comporter des fruits et légumes crus et cuits ; un féculent, une viande, un poisson ou un œuf ; et un produit laitier.
Et c’est un autre point sur lequel Françoise Canu est très attentive : les enfants doivent goûter à tout. « C’est marqué dans le règlement intérieur », assure-t-elle.
Effectivement, « les enfants doivent manger suffisamment, correctement et proprement un peu de chaque plat proposé », stipule le document rédigé à l’intention des familles. « Soit on accepte le règlement, soit on ne met pas son enfant à la cantine », tranche-t-elle.
Un garçon dissimule le reste de ses légumes dans une serviette en papier. A-t-il peur de se faire gronder parce que son assiette n’est pas vide ?
Quand j’entends dire que je force jusqu’à vomir, c’est faux, cela n’est jamais arrivé. Une petite fille a dit l’autre jour ‘Mme Canu, elle nous force’, alors que je n’étais même pas venue la voir ! Il faut arrêter les ragots à la sortie de l’école et sur les réseaux sociaux.
L’importance du respect
Le dos tourné, elle ne voit pas un élève en train de lancer un spaghetti en direction d’une camarade. Par contre, le comportement perturbateur d’un autre enfant ne lui échappe pas. Celui-ci est bon pour finir son repas à l’écart, ce qui ne l’empêche pas de continuer à se balancer sur sa chaise.
Elle s’approche d’un autre : « Il paraît que tu me traites de grosse vache ? Que je ne t’entende pas me le dire, sinon ça ne va pas le faire. »
Le respect, entre camarades et envers le personnel, est un principe intangible.
Les règles de savoir-vivre, c’est important. Je ne laisse aucune insulte passer. Quand on est en voiture, il y a une conduite à tenir. Là, c’est pareil.
Elle considère avoir « un rôle d’éducation ». Là voilà ensuite qui pousse une gueulante en demandant à la jeune assemblée de faire moins de bruit.
Faire moins de bruit
Le lundi 8 juin, « un conseiller municipal est venu mesurer : il y avait 90 décibels », raconte-t-elle. Quand le boucan résonne, il est de notoriété publique que Françoise Canu fait retentir des coups de sifflet. Le jour de notre venue, elle a laissé l’objet dans sa poche…
« Parfois, on n’a plus l’impression de parler, mais de crier », confirme Dominique Biguet, chargée d’aider à la préparation des repas. « Il faut aimer les enfants pour faire ce travail », sourit cette ancienne assistante maternelle.
Après le fromage, place aux gaufres en dessert. Et là, les mains se lèvent volontiers pour avoir du rab. Alors que le brouhaha est de plus en plus fort, la cheffe tape du poing sur la table pour exiger un retour au calme.

Vers 13 h 20, les enfants quittent tranquillement le restaurant scolaire, groupe par groupe, chacun devant marquer un arrêt devant le distributeur de gel hydroalcoolique.
Une jeune fille montre son ventilateur de poche à Françoise Canu qui se laisse aller à un sourire. Et à un rare moment de complicité.
Est-ce la place d’un maire ?
L’endroit se retrouve tout d’un coup silencieux. La maire peut souffler autour d’un café. « Je ne mange pas, j’ai la chance de ne jamais avoir faim », dit-elle.
L’occasion de la questionner sur son implication à la cantine, remise en cause par certains parents. Une pétition aurait circulé il y a déjà plusieurs années pour demander qu’elle n’intervienne plus durant le déjeuner.
Deux ou trois parents sont venus récemment et ils étaient tout à fait satisfaits.
Si elle affirme avoir reçu des courriers encourageants durant la campagne, d’autres lui sont parvenus depuis sa victoire électorale et ils sont nettement moins agréables…
Est-elle à sa place ici ? Est-ce vraiment la mission d’un maire, quelle que soit sa personnalité, d’effectuer un travail normalement dévolu à un agent ?
« Cela voudrait dire que je ne suis pas capable d’élever des enfants ? », nous répond-elle du tac au tac, en rappelant être elle-même mère et grand-mère. Droite dans ses bottes, comme elle se définit, Françoise Canu en vient à penser que sa municipalité a été trop « maternelle » dans le passé en ne sanctionnant pas suffisamment les mauvaises attitudes.
Par sa présence, elle considère aussi permettre à la commune de réaliser des économies. « La caisse des écoles, ce sont déjà 80 % de charges de personnel ! »
Au cours de la discussion, elle finit par esquisser la possibilité de se retirer du réfectoire si « quelqu’un avec de l’autorité » pouvait être recruté « pendant deux heures » chaque jour. « Mais je viendrai jeter un œil », reprend-elle aussitôt. On ne se refait pas.
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