Six graines de riz. C’est avec ce minuscule bagage qu’a débuté, en juillet 2022, l’une des expériences agricoles les plus singulières jamais tentées : faire pousser du riz dans l’espace, à 400 kilomètres d’altitude, sans terre, sans pesanteur et sans le moindre champ à perte de vue. L’expérience menée à bord de Tiangong est la première du genre à tenter de reproduire le cycle de vie complet de la plante, d’une graine initiale jusqu’à une plante mature produisant de nouvelles graines. Le résultat ? Un succès que la Chine a communiqué avec une discrétion déconcertante, au fil de quelques dépêches officielles.
À retenir
- Six graines envoyées en orbite ont produit 59 nouvelles graines : quel secret cache cette multiplication remarquable ?
- La Chine annonce discrètement une première mondiale en agriculture spatiale : pourquoi ce silence radio ?
- Des générations de riz cosmique poussent maintenant en Chine : vers quelle autonomie alimentaire cela mène-t-il ?
Sommaire
- 120 jours en orbite, graine par graine
- Une première mondiale, traitée comme une note de bas de page
- De l’orbite aux champs de Shanghai : trois générations de riz spatial
- L’alimentation, clé silencieuse de la conquête spatiale
120 jours en orbite, graine par graine
Les graines expérimentales de riz ont été emportées dans l’espace à bord du module laboratoire Wentian fin juillet 2022, et l’expérience a officiellement débuté le 29 juillet avec l’injection des nutriments, pour se conclure le 25 novembre, soit 120 jours au total. Cent vingt jours pendant lesquels les taïkonautes ont surveillé, jour après jour, la croissance de plants qui n’avaient aucune raison théorique de prospérer dans cet environnement hostile.
Le défi est réel. Faire pousser du riz dans l’environnement sous vide de la station nécessitait un dispositif entièrement clos, avec lumière, eau et gaz soigneusement contrôlés. Comme le riz se développe normalement grâce à la lumière solaire, l’éclairage artificiel utilisé devait être géré avec précision pour soutenir la photosynthèse. La microgravité perturbe aussi la façon dont les racines s’orientent, dont l’eau circule dans les tissus végétaux, dont les grains se forment. Dans la station spatiale chinoise, le plus grand défi auquel sont confrontées les plantes reste la microgravité.
Deux variétés avaient été sélectionnées pour l’expérience. Les plants de la variété à grandes tiges ont atteint environ 30 cm de hauteur, tandis que ceux de la variété naine, surnommée « Xiao Wei », ont grimpé à environ 5 cm. Des chiffres qui paraissent anodins jusqu’à ce qu’on réalise que ces tiges se dressaient dans le vide orbital, à bord d’un module lancé par une fusée pesant 23 tonnes. Au terme des 120 jours en orbite, l’expérience a réussi à produire de nouvelles graines cosmiques.
Une première mondiale, traitée comme une note de bas de page
Avant Tiangong, seules des plantes comme l’arabette des dames, le colza, les pois et le blé avaient réussi à accomplir leur cycle complet de la graine à la graine en environnement spatial. Le riz, lui, n’avait jamais pu franchir cette étape. Cette réussite aurait pu faire la une des journaux scientifiques du monde entier. La Chine a préféré l’annoncer via un communiqué de l’Académie des sciences, relayé par les agences d’État, sans conférence de presse internationale, sans données brutes publiées en accès libre.
Ce silence relatif est caractéristique de la stratégie de communication du programme spatial chinois, qui est resté très général quant aux informations partagées sur la station depuis le début du projet. La discrétion n’est pas un accident : c’est une méthode. Les résultats filtrent, mais calibrés, au compte-gouttes. Les données scientifiques détaillées sur les effets moléculaires de la microgravité sur la floraison du riz n’ont pas encore été largement publiées dans des revues accessibles à la communauté internationale.
Les scientifiques avaient envoyé six graines à bord du vaisseau Wentian. Les taïkonautes en orbite ont réussi à en produire 59, qu’ils ont rapportées sur Terre. De six à cinquante-neuf : un ratio qui, ramené à l’échelle d’une exploitation agricole, représenterait une multiplication presque par dix. La biologie spatiale venait d’écrire une nouvelle page.
De l’orbite aux champs de Shanghai : trois générations de riz spatial
L’histoire ne s’arrête pas au retour des capsules. Après sélection, les scientifiques ont cultivé les graines de meilleure qualité dans une chambre à climat artificiel, obtenant environ 10 000 nouvelles graines, dont une partie a été replantée en plein champ pour des essais à grande échelle. Le centre de recherche agronomique de Shanghai a servi de relais terrestre à cette filière inédite.
Les graines nées en station spatiale constituent la première génération, celles cultivées en chambre climatisée la deuxième, et celles poussées en champ la troisième, selon la chercheuse Zheng Huiqiong, responsable du programme riz spatial à l’Académie chinoise des sciences. Un arbre généalogique agricole dont les ancêtres ont flotté dans le vide. En novembre 2024, Xinhua rapportait que des épis de riz avaient jauni et atteint leur pleine maturité après plus de 100 jours de pousse dans un centre de sélection à Shanghai, issus d’une expérience de six mois menée à bord de Tiangong en 2022, et produisant des récoltes abondantes.
Ce n’est pas un programme isolé. La Chine mène des travaux en agriculture spatiale depuis 1987, date de sa première expérience de sélection par l’espace. Une fois que des graines ordinaires ont été exposées à l’environnement spatial, elles sont sélectionnées et testées au champ pour permettre de développer de nouvelles variétés à haut rendement. Depuis les années 1980, la Chine a ainsi sélectionné des centaines de variétés spatiales, céréales, cultures de rente et légumes. Le programme riz n’est que la pointe visible d’un iceberg agronomique décennal.
L’alimentation, clé silencieuse de la conquête spatiale
Dans les années qui ont suivi la première récolte de riz, les équipages successifs des missions Shenzhou-15, 16 et 17 ont poursuivi les cultures avec trois variétés de laitue et des tomates cerises mûrissant en rotation. L’équipage de Shenzhou-19, arrivé en octobre 2024, a quant à lui ajouté les patates douces au menu orbital. La station Tiangong ressemble de moins en moins à un laboratoire de physique et de plus en plus à une ferme expérimentale en apesanteur.
L’enjeu dépasse largement le confort des taïkonautes. Zheng Huiqiong l’a formulé sans détour : « Si nous voulons atterrir sur Mars et l’explorer, apporter de la nourriture depuis la Terre ne suffira pas pour les longs voyages et missions des astronautes. » Mars se trouve entre six et neuf mois de trajet depuis la Terre selon les configurations orbitales. Ravitailler une mission martienne depuis la Terre n’est tout simplement pas viable : la culture alimentaire dans l’espace fait partie d’une impulsion plus large du programme spatial chinois vers l’installation d’une base lunaire.
Ce que prouve l’expérience de Tiangong va plus loin que le riz lui-même : les résultats obtenus avec des plantes modèles donnent aux chercheurs des raisons de penser que d’autres cultures comme le colza, le chou et les choux de Bruxelles peuvent également se développer dans l’espace. la liste des plantes candidates à l’agriculture orbitale s’allonge à chaque cycle de croissance réussi. Et pendant que le monde débat du retour sur la Lune, la Chine, elle, prépare déjà ses menus.
Sources : malijet.com | french.china.org.cn


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