L’historien italien Carlo Ginzburg, spécialiste réputé de la microhistoire et du Moyen-Age, est décédé dans la nuit de mardi à mercredi à l’âge de 87 ans, a appris l’AFP auprès du centre culturel Polo del '900 de Turin. Sa fille, l’écrivaine, philosophe et traductrice Lisa Ginzburg, a posté mardi matin sur Instagram une photo de son père et d’elle accompagnée du message «Ciao papà mio» («Au revoir mon papa»).
«Avec Carlo Ginzburg disparaît l’une des figures les plus brillantes de la pensée critique italienne, qui a accompagné la vie de notre ville», a salué le maire de Bologne, Matteo Lepore, où vivait l’historien, selon des propos rapportés par l’agence de presse italienne Ansa.
Un expert de la culture populaire
Né le 15 avril 1939 à Turin, Carlo Ginzburg est le fils de Natalia Ginzburg (née Levi), romancière et traductrice (notamment de Proust en italien) et de Leone Ginzburg, professeur de littérature russe et militant antifasciste. Le centre culturel Polo del '900 conserve les archives de Leone Ginzburg.
L’œuvre de Carlo Ginzburg, qui a contribué à mieux faire connaître la culture populaire, notamment sous la Renaissance, univers longtemps resté à l’écart de grands courants historiques, s’inscrit en partie dans le cadre de la microhistoire. Ce courant est né en réaction contre l’histoire quantitative, représentée en France par la célèbre École des Annales depuis les années 30.
Italien de gauche, ce professeur à l’université de Bologne, à l’École normale supérieure de Pise et à l’université de Californie (UCLA, Los Angeles), était également l’auteur d’importants ouvrages théoriques sur la méthode historique.
En 2022: «Néanmoins»: quand Carlo Ginzburg mène l’enquête
En 1976, «Le Fromage et les vers»
Le jeune homme obtient un doctorat de philosophie à l’Ecole normale de Pise. En 1976, il signe Le fromage et les vers (Il formaggio e i vermi, paru en France en 1980). Dans ce travail, qui se veut écrit au plus près de la réalité, devenu un classique et largement traduit, il a reconstitué l’idée qu’un meunier du Frioul (nord-est) du 16e siècle se faisait du monde.
Carlo Ginzburg va s’imposer comme historien des mentalités populaires et de la sorcellerie. Sur ce dernier sujet, il publie notamment Le sabbat des sorcières (Storia notturna, 1989).
Il a défendu, avec d’autres intellectuels, le journaliste d’extrême gauche Adriano Sofri, condamné pour l’assassinat d’un commissaire en 1972. Sofri, ami de Ginzburg, a été condamné en 1997, à l’issue de sept procès, à 22 ans de prison puis libéré en 2012.
Carlo Ginzburg a écrit en 1991 un ouvrage sur le premier de ces procès, Le juge et l’historien (Il giudice e lo storico), parlant d’erreur judiciaire et disant retrouver, dans ce dossier, des aspects des procès en sorcellerie, qu’il étudiait d’un point de vue historique, comme ceux qu’intenta l’Inquisition aux 16e et 17e siècles.
«On doit apprendre à partir de ses propres erreurs»
On lui doit des ouvrages comme Enquête sur Piero della Francesca (Indagini su Piero, 1981), centré sur l’iconographie du peintre, Nulle île n’est une île (No Island is an Island, 2000) qui traite de périodes de la littérature anglaise où l’interprétation d’un texte classique finit par conduire à la compréhension de son contexte international.
Carlo Ginzburg a aussi écrit sur la nature des témoignages historiques dans Mythes, emblèmes, traces (Miti, emblemi, spie, 1986) et sur l’idée de preuve historique dans Rapport de force: histoire, rhétorique, preuve (History, Rhetoric, Proof, 1999). «La façon d’arriver à un résultat compte d’une certaine manière autant que les résultats […]. J’ai pu exposer des résultats provisoires, des ébauches. Et c’est très utile. On doit apprendre à partir de ses propres erreurs», disait-il.
«Les Batailles nocturnes», l’un de ses succès
A titre d’exemple, l’éditeur français, Flammarion, résume ainsi Les batailles nocturnes. Sorcellerie et rituels agraires aux XVIe et XVIIe siècles: «Dans les campagnes du Frioul, entre le XVIe et le XVIIe siècle, d’étranges récits attirent l’attention des autorités religieuses. Les membres d’une mystérieuse confrérie, nommés benandanti, racontent se battre à coups de branches de fenouil contre de méchants sorciers armés de tiges de sorgho. L’ issue de ces combats, qui se déroulent en rêve, est déterminante pour les récoltes: selon que les uns ou les autres l’emportent, l’année qui vient sera prospère ou frappée par la famine. L’Église est prise de court face à ces phénomènes: elle ne comprend pas ces pratiques à demi païennes. Les inquisiteurs tentent de faire avouer aux benandanti que ces «batailles nocturnes» sont une réédition du classique sabbat… En examinant, à la lumière des archives de l’Inquisition, le décalage entre les propos des juges et ceux des accusés, Carlo Ginzburg ouvrait la voie à un renouveau de l’historiographie – à la fois par ses hypothèses inédites sur les origines de la sorcellerie et par son choix de faire entendre les voix, longtemps ignorées, des persécutés.»


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