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Lorsque j’ai quitté Haïti, en août 2025, je suis monté à bord d’un hélicoptère à destination de Cap-Haïtien, avant de poursuivre ma route vers Miami. Ce qui aurait dû rester exceptionnel était devenu presque routinier : tous les mois ou presque, l’hélicoptère remplaçait l’avion. Dans mes écouteurs jouait Haiti Cherie, dans la version d’Harry Belafonte. Sous moi défilait Port-au-Prince. L’aéroport international de la capitale demeurait fermé aux vols commerciaux depuis plus d’un an après que des appareils civils eurent été pris pour cible par des groupes armés.
Je repensais alors à ma première mission dans le pays, dix ans plus tôt.
En 2015, Haïti était déjà instable, profondément inégalitaire et souvent mal gouvernée. La corruption imprégnait la vie publique. Les élections suscitaient régulièrement la contestation. Les gangs existaient déjà. Pourtant, l’État demeurait présent. La Police nationale occupait le terrain, les administrations continuaient tant bien que mal d’assurer leurs fonctions et la MINUSTAH contribuait encore à contenir les risques de déstabilisation majeure. Les groupes armés n’étaient pas encore devenus des centres de pouvoir autonomes. Plusieurs servaient de relais, d’instruments d’influence ou de bras armés à différents acteurs politiques et économiques.
C’est peut-être là que réside l’une des erreurs les plus fréquentes dans notre lecture de la crise haïtienne.
Les gangs ne sont pas apparus spontanément. Pendant des années, une partie de la classe politique a entretenu des relations ambiguës avec des groupes mobilisés pour influencer des élections, intimider des adversaires ou protéger certains intérêts. Nombre de leurs chefs étaient loin d’être des marginaux. Certains avaient servi dans les dispositifs de sécurité de personnalités politiques. D’autres provenaient de la police ou de structures gravitant autour du pouvoir. Jimmy « Barbecue » Chérizier lui-même est un ancien policier.
Puis les règles du jeu se sont désintégrées.
Les élections ont cessé d’avoir lieu. Le Parlement a disparu. Les circuits de redistribution politique et financière se sont taris. Les bandes armées, elles, sont restées. Elles ont simplement adopté un nouveau modèle économique fondé sur l’enlèvement, l’extorsion, les trafics et la prédation territoriale.
Ce qui relevait autrefois de la sous-traitance de la violence s’est progressivement mué en économie criminelle autonome.
Un phénomène au-delà de la capitale
À partir de 2024, une évolution plus inquiétante encore est apparue. Les gangs ne se contentaient plus de contrôler certains quartiers ou de rançonner les populations locales. Leurs opérations gagnaient en coordination, en mobilité et en sophistication. Les principaux axes routiers du pays se trouvaient soumis à une forme permanente de taxation criminelle. Les attaques contre les infrastructures publiques se multipliaient. Les affrontements dans les hauteurs de Kenscoff ont illustré cette mutation. Il ne s’agissait plus seulement de défendre une source de revenus, mais d’influencer directement le rapport de force avec les autorités.
Et le phénomène ne se limite plus à Port-au-Prince. Dans l’Artibonite, les attaques contre Marchand-Dessalines, Petite-Rivière et d’autres localités ont montré que la violence des gangs s’étend désormais bien au-delà de la capitale.
Nous étions loin du gang de rue traditionnel. Ce qui se jouait désormais n’était plus seulement une compétition entre réseaux criminels pour le contrôle de certains quartiers. Il s’agissait d’une lutte pour le contrôle du territoire, des populations et, dans certains cas, du rapport de force avec l’État lui-même.
Comprendre l’origine des gangs ne doit pas conduire à méconnaître ce qu’ils sont devenus. Les organisations qui terrorisent aujourd’hui une partie du pays ne constituent ni des mouvements sociaux ni des représentants de communautés marginalisées. Elles exploitent parfois la pauvreté et recrutent parmi les exclus. Leur ambition n’est toutefois ni la justice sociale ni la représentation politique.
Leur objectif est simple : la domination.
Les familles déplacées, les commerçants extorqués, les chauffeurs rançonnés et les survivants de massacres ne voient pas de porte-parole des exclus. Ils voient des hommes armés qui vivent de la peur.
Pendant trop longtemps, la communauté internationale a abordé la crise haïtienne principalement sous l’angle de la gouvernance. Cette lecture n’était pas erronée. Elle est simplement devenue insuffisante.
Pourtant, ceux qui faisaient face aux groupes armés n’ont jamais cessé de se battre.
J’ai vu des policiers haïtiens monter en première ligne contre les groupes armés. Vladimir Paraison en est l’un des exemples les plus marquants. Ancien responsable de la sécurité du Palais national, blessé par balle lors d’une opération contre des groupes armés, il a ensuite été nommé à la tête de la Police nationale. Cette nomination a marqué un tournant. Sous son commandement, l’institution a adopté une posture plus offensive. Dans un contexte où l’État reculait sur plusieurs fronts, elle a aussi envoyé un message : une partie de l’appareil étatique refusait encore de céder le terrain.
J’ai aussi vu ce que pouvaient accomplir les États-Unis, la France, le Canada et leurs partenaires haïtiens lorsqu’ils concentraient leurs efforts sur des objectifs précis : enquêter, partager le renseignement, soutenir les unités spécialisées, former les policiers et remonter les filières financières qui alimentent les groupes armés.
Ces efforts ont souvent porté leurs fruits. Ils ont toutefois aussi révélé une autre réalité : face à des groupes armés capables de s’adapter rapidement, l’appui aux institutions haïtiennes ne peut être intermittent. Il doit être constant, coordonné et durable. Sans cela, les progrès obtenus dans un secteur sont rapidement effacés par les fragilités qui subsistent ailleurs.
Après plusieurs années passées en Haïti, je retiens une leçon finalement assez simple : les groupes armés n’ont pas prospéré parce qu’ils étaient plus légitimes que l’État, mais parce qu’ils ont trouvé face à eux des institutions fragiles auxquelles on demandait souvent l’impossible.
Les événements récents dans l’Artibonite rappellent à quel point les acquis peuvent rapidement être remis en cause lorsque la pression se relâche. Haïti a déjà connu des interventions capables de gagner du temps. Beaucoup plus rares sont celles capables de modifier durablement le rapport de force. Les groupes armés ne gagnent pas seulement du terrain lorsqu’ils avancent. Ils en gagnent aussi lorsque ceux qui leur font face reculent.
La création successive de la Mission multinationale d’appui à la sécurité puis de la Force de suppression des gangs constitue d’ailleurs un aveu de ce changement. La communauté internationale a fini par reconnaître que la crise haïtienne dépassait largement le cadre du maintien de l’ordre et de l’appui policier. Elle peine encore à déployer une réponse à la hauteur du défi.
À l’heure où cette nouvelle force internationale poursuit son déploiement, l’enjeu n’est plus seulement d’éviter un nouvel effondrement. Il est d’aider les institutions haïtiennes à reprendre durablement l’initiative.
Car lorsqu’un État recule, les prédateurs avancent.


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