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CHOMSKY, EPSTEIN ET LA MORALE DES CLERCS

4 month_ago 56

         

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Etats-Unis

Quand le prêtre du Bien explique qu’un prédateur est “maltraité par la presse”

On pourrait résumer toute l’affaire Epstein en une phrase :

Ce n’est pas seulement un scandale sexuel.
C’est un révélateur moral.

Et dans ce révélateur, certains noms brillent comme des enseignes au néon.
Non parce qu’ils seraient plus coupables que d’autres.
Mais parce qu’ils étaient censés être les gardiens de la vertu.

Parmi eux, un totem : Noam Chomsky.

L’homme que la gauche intellectuelle occidentale a vénéré pendant un demi-siècle comme :

  • conscience critique,
  • juge du système,
  • procureur des hypocrisies,
  • et incarnation du courage moral.

Le problème, ce n’est pas que Chomsky ait été pris dans le champ d’Epstein.
Le problème, c’est ce qu’il y dit, et ce que cela révèle.


I. La scène : le moraliste au chevet du prédateur

Les courriels publiés montrent un Chomsky qui, en privé, exprime sa sympathie envers Epstein — non pas envers les victimes, mais envers Epstein — sur le thème suivant :

la presse le traite “horriblement”,
les “vautours” veulent du sang,
et l’époque est devenue “hystérique” sur les violences faites aux femmes.

Cette scène est d’une perfection symbolique presque obscène.

Car l’affaire Epstein n’est pas un procès d’opinion.
Ce n’est pas un lynchage médiatique.
C’est un dossier criminel connu depuis des années, avec condamnation antérieure, zones grises, réseaux, compromissions.

Et au cœur de ce dossier, Chomsky choisit de jouer un rôle très précis :

celui qui plaint le prédateur parce que la foule est trop émotive.


II. Le scandale n’est pas l’amitié : c’est la hiérarchie morale

Soyons clairs : on peut défendre un principe général.
On peut dire : “un homme ayant purgé sa peine réintègre la société”.
On peut discuter de réhabilitation.

Mais ce n’est pas ce que révèle l’épisode Chomsky.

Ce qu’il révèle, c’est la hiérarchie morale réelle d’une caste :

  • la souffrance des victimes est abstraite,
  • la réputation d’un homme puissant est concrète,
  • et la vraie douleur, c’est celle du notable humilié.

C’est cela, la morale des clercs.


III. La gauche sacerdotale : compassion pour les puissants, mépris pour les autres

Chomsky n’est pas un cas isolé.
Il est un symbole.

Une partie de la gauche intellectuelle occidentale s’est constituée comme Église :

  • elle distribue les certificats de vertu,
  • elle excommunie,
  • elle moralise.

Mais quand la corruption ou la prédation surgit dans son propre monde,
elle ne se comporte pas comme une force critique.

Elle se comporte comme une corporation :

  • elle minimise,
  • elle relativise,
  • elle explique,
  • elle accuse “l’extrême droite”,
  • elle invoque la nuance,
  • elle déplace la faute sur “l’hystérie”.

C’est un réflexe de caste, pas une pensée.


IV. Le point central : Epstein était déjà connu

C’est ici que la défense s’effondre.

L’argument “nous ne savions pas” ne tient pas.

Epstein a été condamné en 2008.
Son statut était déjà notoire.
Son nom était déjà chargé.
Son parfum était déjà celui du soufre.

Donc, à partir de 2010-2019, fréquenter Epstein n’est plus une naïveté.
C’est une décision sociale.

Et quand, dans ce contexte, Chomsky écrit qu’on le traite “horriblement”,
il ne fait pas preuve d’humanisme.

Il fait preuve d’un réflexe de classe :

protéger le cercle.


V. Epstein comme test : qui pleure qui ?

L’affaire Epstein est un test simple :

  • Qui exprime spontanément de la compassion pour les victimes ?
  • Qui exprime spontanément de la compassion pour Epstein ?
  • Qui parle d’abord du crime ?
  • Qui parle d’abord de la presse ?
  • Qui parle d’abord de la justice ?
  • Qui parle d’abord de l’image ?

Ce test révèle une chose :

une partie des élites pleure d’abord la réputation des élites.

Le reste est littérature.


VI. La justice des fusibles : pourquoi Chomsky est un cas parfait

Chomsky n’est pas un banquier.
Pas un ministre.
Pas un PDG.

Il est autre chose :

  • un capital moral,
  • une icône de vertu,
  • un paravent.

Dans une architecture oligarchique, ces figures sont précieuses.
Elles servent à donner au système une illusion de critique interne.

Et c’est pourquoi l’affaire Chomsky est si corrosive :
elle montre que même le “grand dénonciateur” fonctionne comme un rouage social.

Pas un rouage criminel.
Un rouage d’acceptabilité.


VII. Le vrai scandale : la dissociation

Le scandale Chomsky n’est pas : “il a échangé des mails”.

Le scandale est :

l’homme qui a bâti sa réputation sur la dénonciation de l’impérialisme,
de la manipulation médiatique,
et de la violence systémique,
se retrouve à défendre le droit d’un prédateur à ne pas être humilié par la presse.

C’est la dissociation totale :

  • critique féroce du pouvoir abstrait,
  • indulgence intime envers le pouvoir concret.

VIII. La conclusion que personne ne veut dire

La conclusion est simple, mais elle est insupportable :

Chomsky n’était pas l’anti-système.
Il était l’anti-système autorisé.

La critique domestiquée.
La dissidence acceptable.
Le procureur qui ne met jamais le feu au tribunal.

Et quand un Epstein apparaît, il ne voit pas un monstre.
Il voit un homme de son monde, maltraité par la presse.


Conclusion — Merde aux idoles morales

Oui : merde à Chomsky.

Non pas parce qu’il serait “le pire”.
Mais parce qu’il est la preuve parfaite que :

la morale des clercs n’est pas une morale.
C’est une gestion de réputation.

L’affaire Epstein ne révèle pas seulement des crimes.
Elle révèle le vrai visage d’une élite :
celle qui se croit supérieure parce qu’elle parle mieux,
mais qui réagit exactement comme toutes les castes :
en protégeant les siens.

Et si même les prêtres du Bien finissent au chevet d’Epstein,
alors il faut regarder une dernière fois la scène,
et comprendre ceci :

le problème n’est pas Epstein.
Le problème est le monde qui le rendait fréquentable.


Postface

Les idoles ne tombent pas parce qu’elles mentent.
Elles tombent parce qu’elles révèlent, au mauvais moment,
qu’elles n’ont jamais été autre chose que des hommes du système —
avec un vocabulaire plus élégant.

Day of the Lords de Joy Division est exactement la bonne couleur :
froide, sacrale, désespérée — une musique de chute morale et de clergé en ruines.

Pourquoi ça colle parfaitement au texte

  • “Lords” = les clercs, les totems, les idoles
    Le morceau est littéralement un chant sur ceux qui dominent, ceux qui imposent, ceux qui écrasent.
    Chomsky devient dans l’article un “Seigneur moral” qui s’effondre.
  • Le ton liturgique
    Ce n’est pas une chanson de colère.
    C’est une chanson de constat, de froid, de jugement final.
  • La bonne esthétique
    Joy Division donne à l’article une fin “post-mortem” :
    pas un règlement de comptes, mais une autopsie.

Musique d’accompagnement : Joy Division — Day of the Lords.
Parce que les prêtres du Bien finissent toujours par révéler leur camp.

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