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Cette technique de chasse que l’on croyait réservée aux orques, des silures de plus de 2 mètres la pratiquent dans une rivière française

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Un poisson de rivière qui sort de l’eau pour attraper des oiseaux sur la berge. Le scénario semble droit sorti d’un film de science-fiction, et pourtant c’est exactement ce que des scientifiques français ont documenté, caméra au poing, dans le Tarn à Albi. Des silures qui sortent brièvement de l’eau pour attraper des pigeons : le comportement, décrit pour la première fois dans une étude publiée dans la revue PLoS ONE, a sidéré la communauté scientifique. La technique ? Celle-là même qu’on attribuait jusqu’ici aux orques.

À retenir

  • Des poissons de rivière reproduisent une technique de chasse réservée aux orques
  • Certains silures se sont spécialisés : les pigeons représentent 80 % de leur alimentation
  • Ce comportement inédit n’existe que dans le Tarn et pose des questions écologiques majeures

Sommaire

  1. L’échouage volontaire : quand le Tarn devient une plage de chasse
  2. Des spécialistes en col blanc dans une ville française
  3. Une adaptation née de nulle part, dans un milieu conquis

L’échouage volontaire : quand le Tarn devient une plage de chasse

Quelques animaux aquatiques s’échouent volontairement pour capturer des proies sur la terre ferme, comme certains orques pour prendre des phoques ou des lions de mer sur le rivage. L’étude décrit pour la première fois un comportement similaire en eau douce, chez le silure glane. Traduit littéralement, le titre de la publication dit tout : « Freshwater Killer Whales », les orques d’eau douce.

Certains silures n’hésitent pas à sortir plus de la moitié de leur corps de la rivière et à s’échouer sur les cailloux de la rive. Il leur faut ensuite se tortiller pour retourner dans l’eau, avec ou sans prise. Le tout se déroule à une vitesse déconcertante. Dans tous les cas, l’assaut dure de 1 à 4 secondes. Moins de temps qu’il n’en faut pour le décrire.

Frédéric Santoul, du Laboratoire Écologie fonctionnelle et Développement, précise que ce sont des pêcheurs qui ont signalé ce comportement aux chercheurs, qui ont voulu vérifier s’il était anecdotique ou pas. De juin à octobre 2011, l’équipe scientifique a dressé un poste de surveillance depuis un pont sur le Tarn, à Albi. Résultat : 45 séquences d’échouage filmées et analysées. Parmi ces comportements observés, 28 % ont abouti à la capture d’un oiseau. Un taux de réussite qui n’a rien à envier à certains grands prédateurs terrestres.

D’après les chercheurs, le poisson ne s’en prend qu’aux oiseaux actifs et délaisse les pigeons immobiles, ce qui laisse supposer qu’il les repère non pas avec son système visuel mais grâce aux vibrations de l’eau produites par leurs mouvements. Le silure, doté de six barbillons hypersensibles et d’une ligne latérale capable de détecter les infimes perturbations du milieu, transforme chaque pigeon venu boire en signal de proie.

Des spécialistes en col blanc dans une ville française

La rivière Tarn abrite depuis 1983 une population de silures glanes (Silurus glanis), un prédateur d’eau douce pouvant atteindre 2,5 m de long et peser environ 100 kg. Ce n’est donc pas un animal discret. Le plus grand spécimen jamais pêché dans ce secteur, homologué en 2017, mesurait 2,74 mètres. L’équivalent d’une Smart garée dans votre rivière.

Ce qui frappe les scientifiques, c’est la spécialisation individuelle du phénomène. Tous les silures du Tarn ne chassent pas les pigeons. Certains s’abstiennent totalement de manger de l’oiseau, quand d’autres se sont spécialisés dans ce nouveau type de chasse : pour eux, le pigeon représente près de 80 % du régime alimentaire, révèlent des analyses isotopiques sur les tissus des animaux. Ce n’est plus de l’opportunisme, c’est une vocation.

L’équipe de Julien Cucherousset a analysé 24 scènes de chasse dans le Tarn. De 1 à 9 poissons-chats de 90 cm à 1,5 mètre de long chassaient tandis que, sur la berge, un groupe de pigeons était venu boire et faire toilette. La scène se répète entre juin et octobre, quand les berges du Tarn en plein centre d’Albi se transforment en zone de chasse active. Les pigeons de la ville ne le savent pas encore.

Une adaptation née de nulle part, dans un milieu conquis

Ce comportement extrême n’ayant pas été signalé dans l’aire de répartition native de l’espèce, les résultats suggèrent que certains individus de populations introduites peuvent adapter leur comportement pour chasser de nouvelles proies dans de nouveaux environnements, menant à une spécialisation comportementale et trophique. En clair : ce n’est pas un instinct hérité. C’est une invention locale, transmise ou réinventée au fil des générations dans les eaux du Tarn.

Le silure glane est le plus grand poisson dulcicole d’Europe, originaire d’Asie et d’Europe de l’Est, dont l’aire de répartition s’est étendue à toute l’Europe de l’Ouest en quelques décennies. Sa grande plasticité physiologique, trophique et comportementale représente un atout majeur pour son établissement au sein d’écosystèmes variés. La chasse aux pigeons en est peut-être l’illustration la plus spectaculaire.

Sur le plan écologique, la chasse aux pigeons de ces prédateurs interroge sur leur équilibre avec les ressources de leur milieu. Sont-ils trop nombreux par rapport aux poissons ? Leurs proies aquatiques sont-elles devenues moins nombreuses, peut-être à cause, justement, de l’augmentation de la population de silures ? La question reste ouverte, et elle agite le milieu scientifique autant que celui des pêcheurs.

Ailleurs dans les rivières françaises, le silure attaque occasionnellement des oiseaux tels que des poules d’eau, foulques, grèbes, cormorans, canards, et parfois de jeunes ragondins. L’échouage pour chasser les pigeons reste cependant propre à la population albigeoise : les chercheurs sont sûrs d’avoir observé un cas extraordinaire d’adaptation d’une espèce à son milieu, une pratique entièrement nouvelle développée par ces poissons malgré la difficulté, montrant une espèce en pleine évolution. Un superprédateur qui réécrit ses propres règles de chasse, à quelques dizaines de mètres de la cathédrale Sainte-Cécile classée au patrimoine mondial de l’Unesco.

Sources : theses.fr | blog.slate.fr

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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