La Méditerranée perd chaque année bien plus d’eau qu’elle n’en reçoit. Ses fleuves, le Rhône, le Pô, l’Èbre, le Nil, n’y suffisent pas. Les pluies non plus. L’évaporation de la mer Méditerranée est structurellement plus importante que les apports combinés des précipitations et du ruissellement, et c’est le détroit de Gibraltar qui compense ce déséquilibre permanent. Sans lui, la mer Méditerranée ne serait qu’un souvenir salé. Et ce n’est pas une métaphore : c’est arrivé.
À retenir
- La Méditerranée s’évapore six fois plus vite que le lac Léman chaque année
- Un seul détroit de 14 km de large maintient une mer de 2,5 millions de km² sous l’eau
- Cela s’est déjà produit : la Méditerranée s’est complètement asséchée il y a 5 millions d’années
Sommaire
- Un bilan hydrique dans le rouge, chaque année, sans exception
- Gibraltar, 14 km de large pour maintenir 2,5 millions de km² sous l’eau
- La preuve par l’histoire géologique : quand le robinet s’est fermé
- Un équilibre précaire que le changement climatique commence à perturber
Un bilan hydrique dans le rouge, chaque année, sans exception
Le bilan hydrique méditerranéen est négatif : l’évaporation atteint 1,2 mètre par an, quand les apports des fleuves ne représentent que 0,14 mètre et les précipitations 0,34 mètre. La différence est brutale. Traduit en volume, la Méditerranée perd 1 500 km³ d’eau douce par an à cause de l’écart entre l’évaporation et les apports des fleuves et des pluies combinés. C’est l’équivalent de six fois le lac Léman qui s’évapore chaque année dans le ciel.
Bordée par les déserts nord-africains et du Proche-Orient, sa structure quasi fermée la soumet à une évaporation supérieure aux apports de ses grands fleuves, comme l’Èbre, le Rhône, le Pô ou le Nil qui y construisent pourtant de très grands deltas. La géographie a mis la Méditerranée dans une situation ingrate : entourée par certaines des régions les plus arides du monde, elle s’évapore sans relâche.
La conséquence directe : si le détroit de Gibraltar était fermé, son niveau marin baisserait de 0,5 à 1 mètre par an. Un mètre par an. Soit, en un siècle, une baisse comparable à la profondeur moyenne de la mer Adriatique. Les côtes françaises, italiennes, espagnoles reculeraient. Les ports se retrouveraient à sec. Et les plages de la Côte d’Azur ressembleraient à celles du lac d’Aral, ce symbole mondial de désastre hydrologique.
Gibraltar, 14 km de large pour maintenir 2,5 millions de km² sous l’eau
Le détroit de Gibraltar relie l’Atlantique et la Méditerranée sur environ 60 kilomètres de long, pour une largeur qui varie entre 14 et 44 kilomètres. À son point le plus étroit, l’Espagne et le Maroc se font face à moins de 15 kilomètres de distance. C’est peu. Ridiculement peu, quand on mesure ce que ce passage soutient.
À la hauteur du détroit, l’Atlantique fournit environ 35 000 km³ d’eau par an à la Méditerranée. Son débit est estimé à 1 million de m³ par seconde, soit environ 30 000 km³ par an, ce qui correspond à environ cinq fois le débit de l’Amazone à son estuaire. Pour des raisons d’équilibre hydrodynamique, ce courant entrant ne circule qu’en surface. Il existe en permanence un courant inverse plus faible en profondeur, entraînant vers l’ouest des eaux méditerranéennes plus denses car plus salées. Deux autoroutes superposées, en sens contraire, dans le même goulet de roche.
Ce courant de surface, allant de l’Atlantique vers la Méditerranée, atteint une vitesse de 1 à 1,5 mètre par seconde au milieu du détroit, une caractéristique connue et utilisée depuis les marins de l’Antiquité jusqu’aux sous-marins allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Les U-boots coupaient leurs moteurs et se laissaient porter par le courant pour entrer en Méditerranée sans faire de bruit. Le détroit comme arme silencieuse, bien avant d’être compris comme perfusion.
La preuve par l’histoire géologique : quand le robinet s’est fermé
Ce n’est pas un scénario théorique. La Méditerranée a déjà vécu la fermeture de ce détroit, et le résultat a été catastrophique. La crise de salinité messinienne est un épisode géologique qui correspond à l’assèchement de la mer Méditerranée, durant le Messinien. Cet épisode a duré 630 000 ans, de 5,97 à 5,33 millions d’années avant le présent.
Dès le XIXe siècle, les géologues savaient qu’il existait des couches de sel et de gypse enfouies sous la Méditerranée, mais jusqu’en 1961, personne ne comprenait comment elles étaient arrivées là. Cette année-là, une étude sismique révéla à certains endroits une couche de sel de plus d’un kilomètre et demi d’épaisseur. Des scientifiques médusés menèrent un vaste programme de forage et, dix ans plus tard, confirmèrent que ces évaporites ne pouvaient signifier qu’une seule chose : à un moment donné, la mer Méditerranée s’était tout simplement asséchée.
Le niveau de l’eau avait chuté de 1,7 à 2,1 km dans la partie orientale et d’environ 850 mètres dans la partie occidentale. Au total, le bassin méditerranéen avait perdu 70 % de son volume d’eau. Le fond de la mer, aujourd’hui à 3 000 mètres sous la surface, était alors un désert brûlé, tapissé de croûtes de sel. Rome, Athènes, Barcelone n’auraient pas eu de mer à leur porte : elles auraient regardé une plaine blanche et morte, deux kilomètres en contrebas.
La réouverture du détroit, il y a 5,33 millions d’années, a été tout aussi spectaculaire dans l’autre sens. L’ouverture du détroit de Gibraltar s’est faite très rapidement en termes géologiques, et le remplissage de la Méditerranée a eu lieu en cent ans. Une cascade géante, pendant des siècles, se déversant depuis l’Atlantique dans un bassin vide.
Un équilibre précaire que le changement climatique commence à perturber
Aujourd’hui, le détroit tient. Mais l’équilibre qu’il maintient est plus fragile qu’il n’y paraît. Les plaques tectoniques européenne et africaine se rapprochent au rythme d’environ un centimètre par an, contribuant ainsi à la fermeture progressive du détroit, qui pourrait être effective d’ici quelques millions d’années. À l’échelle humaine, c’est rassurant. À l’échelle géologique, c’est une minuterie.
La Méditerranée figure déjà parmi les zones les plus vulnérables au dérèglement climatique. Une hausse des températures régionales accélérerait l’évaporation, creusant davantage le déficit hydrique que Gibraltar compense. Lors de la crise messinienne, la fermeture progressive des communications entre la Méditerranée et l’Atlantique avait provoqué un accroissement graduel de la salinité et l’accumulation de plus d’un million de km³ d’évaporites, formant localement des couches de sel de plus de deux kilomètres d’épaisseur. L’histoire a déjà écrit ce scénario. Elle a aussi montré que ses conditions de déclenchement n’avaient rien d’exceptionnel.
Un détail souvent ignoré achève de mesurer l’enjeu : les turbulences générées par la topographie du seuil de Gibraltar transportent de nombreux nutriments des profondeurs vers la surface, favorisant la formation de phytoplancton et la vie marine qui en dépend, dauphins et baleines compris. Le détroit n’est pas seulement un robinet hydraulique : c’est aussi un moteur biologique. Fermer ce passage ne viderait pas seulement une mer. Cela effacerait un écosystème entier.
Sources : h24info.ma | cnes.fr


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