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«Ce qu’on trouve dans la cendre»: notre humanité face à la fin du monde

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À mesure que se fissure le mythe du progrès et que les dérèglements climatiques s’intensifient, l’horizon d’une fin du monde ne relève plus de la fiction. C’est dans cette zone d’inquiétude que Nicolas Langelier publie Ce qu’on trouve dans la cendre, un essai à la fois lucide et grave. Le journaliste et éditeur y refuse le déni et prend au sérieux la possibilité d’un basculement irréversible. Que signifie vivre, aimer et transmettre à ses enfants lorsque l’idée même d’avenir chancelle ? Au milieu des ruines possibles, il cherche une manière de rester humain.

On ne sort pas indemne de ce livre au titre évocateur. Plus qu’un signal d’alarme, il entraîne une véritable remise en question. Dans 25 ans, peut-être un peu moins, peut-être un peu plus, mais selon lui inévitablement, nos structures politiques, économiques, industrielles et sociales pourraient être profondément ébranlées. Le coût humain serait immense, à l’échelle de milliards de vies.

« À la base de tout ça, il y a une prise de conscience personnelle de la situation dans laquelle on est », confie-t-il au téléphone. Ce qui s’amorce chez lui n’est pas un soudain effroi, mais une lente accumulation. Fondateur du magazine Nouveau Projet et de la maison d’édition Atelier 10, Langelier ne se présente ni en expert ni en scientifique. Il se décrit comme un citoyen attentif qui lit, observe et tente de relier les points. « C’est une addition de lectures, de rapports scientifiques, de données crédibles… Des points qui se sont ajoutés dans mon tableau. »

Peu à peu, les éléments épars se rejoignent. Une cohérence apparaît. Puis l’évidence s’impose : « OK, là, ça n’ira pas bien. » De cette lucidité, née moins d’un choc que d’une lente sédimentation, est issu un essai à la tonalité sombre, parfois presque poétique. Nicolas Langelier ne cherche ni à convertir ni à mobiliser. « Je n’ai pas écrit ce livre pour faire de la sensibilisation. J’avais envie de parler aux gens qui avaient déjà cette sensibilité-là », explique-t-il.

Il reste que son diagnostic est sans détour : notre civilisation postindustrielle a atteint un sommet et s’avance bientôt vers un point de rupture. La croissance ralentit, les richesses naturelles s’épuisent, les tensions géopolitiques s’exacerbent. Ce constat n’a toutefois rien d’un simple exercice intellectuel. « Ça a été difficile à vivre pendant un certain temps. Je ne peux pas dire que j’en suis complètement sorti », admet-il. Mais il refuse de sombrer. « J’ai l’impression d’avoir réussi à me sortir du déni, sans être accablé par l’avenir, aussi tragique soit-il. Je suis capable de faire des projets encore, de profiter des belles choses. »

Ce fragile équilibre, il espère le transmettre. Après le déclic initial d’une catastrophe annoncée, son livre veut ouvrir un chemin, « faire un peu la paix avec cette situation-là et profiter le mieux possible de ce qu’on a maintenant ». L’effondrement qu’il anticipe n’est pas seulement matériel. Il est aussi symbolique. « Nos aspirations les plus profondes sont en décalage avec la réalité de ce que la nature est encore capable de nous offrir. Nous le savons, collectivement, l’humanité consomme déjà davantage que ce que la Terre peut régénérer. »

Pourtant, tout semble indiquer que nous n’avons jamais vécu aussi bien. Nous vivons plus longtemps, en meilleure santé, avec davantage de droits, d’accès à l’éducation et de sécurité que les générations qui nous ont précédés. L’auteur ne le nie pas. Il voit toutefois dans cette prospérité le sommet d’une courbe appelée à s’infléchir. « Nous sommes encore sur un plateau, mais la courbe finira par redescendre, et sans doute plus vite qu’on ne le croit. L’abondance qui définit notre époque n’est pas appelée à durer », souligne-t-il.

Il comprend que certains perçoivent encore l’abondance et doutent du déclin. Les manifestations les plus graves ne se sont pas encore produites, précise-t-il. « Mais les signaux sont là. La vraie question n’est plus de savoir si le monde d’hier restera intact, c’est de comprendre comment apprendre à habiter celui qui s’annonce. »

En effet, nous vivons, à ses yeux, « entre deux mondes », celui d’hier, où les promesses du progrès semblaient illimitées, et celui, plus sombre, qui prend forme. « Pendant un certain temps, on va devoir vivre avec un pied dans le monde qu’on connaît et un pied dans un monde complètement différent », dit-il, ajoutant que la pandémie de COVID-19 en a offert un aperçu. « Plus une machine est complexe, plus elle est facile à dérégler. »

Comment éviter que cette clairvoyance ne vire à l’impuissance ? « Notre principale mission, ce sont les autres. La communauté. Le fait de partager, de s’entraider. » D’après lui, la modernité a fragmenté les existences et affaibli le lien collectif. Les crises à venir pourraient, paradoxalement, nous ramener à des solidarités concrètes, à des appartenances à échelle humaine.

Il ne croit pas aux mirages d’une croissance infinie sauvée par la technologie. Il ne prêche pas non plus la résignation. « Il y a des choses qu’on peut faire maintenant pour que le pire se produise le plus loin possible. » Retrouver du sens, consentir à la perte de certaines certitudes, apprendre à vivre avec moins d’illusions. « Le courage va être absolument essentiel. On a été très dorlotés, nous les Occidentaux. Ça ne sera pas toujours comme ça. »

Ce courage, il ne l’envisage pas comme une abstraction théorique. Il s’éprouve dans la vie concrète, dans les choix les plus intimes. L’essai est dédié à ses fils. « Je ne peux pas dire que je suis complètement serein », reconnaît-il en évoquant le fait d’avoir des enfants sur une planète qu’il estime vouée, à terme, à devenir invivable pour les êtres humains. Ce choix donne pourtant « un sens très profond » à sa vie. Il refuse d’en faire un débat moral. Chacun avance, dit-il, avec ses propres repères.

Et puis, l’« espoir » qu’il défend n’a rien d’une promesse de salut. Le temps des illusions est révolu, lâche-t-il au téléphone. « Je ne mise ni sur un miracle ni sur un retournement providentiel. Je parle d’une posture intérieure, d’une manière d’affronter l’époque les yeux ouverts. »

Des propos qui rappellent la sobriété stoïcienne de Marc Aurèle, qu’il convoque d’ailleurs au fil des pages. Ils s’enracinent dans une conviction simple : l’histoire enseigne qu’au crépuscule des civilisations surgissent parfois des communautés capables de tenir, de retisser du lien et de préserver l’essentiel à l’heure du grand basculement.

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