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Ce chef-d’œuvre d’un prix Nobel oublié aurait pu s’appeler “Le métier de vivre”

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Lauréat du prix Nobel de littérature en 1973, seul Australien à figurer dans le prestigieux palmarès à ce jour, Patrick White (1912-1990) est l'auteur d'une œuvre foisonnante (romans, nouvelles, théâtre) aujourd'hui méconnue. Il fut pourtant l'un des plus grands écrivains du siècle dernier.

Publié en 1955, L'arbre de l'homme ( The Tree of Man ) a une résonance toute particulière avec notre époque car les protagonistes y affrontent inondations et incendies ravageurs, révélant leur grande vulnérabilité. Nous sommes peu avant la Première Guerre mondiale, dans le bush australien. Stan Parker s'y installe avec sa jeune épouse Amy, sur le terrain désolé, hérité de ses parents, qui nécessitera un patient labeur pour devenir habitable. Si Stan a lu Shakespeare, "il n'avait pas appris à penser loin, et, dans le peu de progrès qu'il avait pu faire, il était parvenu à la conclusion qu'il était prisonnier de son esprit humain, comme il l'était dans le mystère du monde naturel" . Tout Stan Parker est là : un homme peu instruit, lent, taiseux, gauche, se satisfaisant d'une vie d'habitudes, se posant peu de questions – ce qui ne veut pas dire qu'il ne ressent rien.

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Intense et frustrante

Amy, qu'il a épousée un peu vite, n'a emmené avec elle qu'une modeste râpe à muscade reçue en cadeau de mariage. Entre eux, la relation est aussi intense que frustrante, tant ils peinent à dépasser le silence et la solitude. Après plusieurs fausses couches, un fils et une fille naîtront. Et avec eux, une "peur diffuse, la mère de ne pas savoir traverser les orages de l'amour, le père de rester à jamais un étranger pour son fils" .

Se plaçant au cœur de "la bonté de leur vie commune" , Patrick White en explore la simplicité, l'amour à la fois fort et distant, les espaces de liberté saisis par chacun. Amy comme Stan aspiraient à plus, à mieux, mais leur champ d'action est limité.

C'est toute une vie qui s'écoule, jusqu'à la mort de Stan. Une vie humble mais jamais insignifiante. Attentif aux sons ou à la lumière comme aux ombres portées de ses personnages, le romancier australien les rend conscients de leurs fragilités : j'aurais dû mieux faire, j'aurais dû mieux aimer, comprend Amy. "J'essaie de trouver les réponses, mais je n'ai pas encore réussi. Je ne me comprends pas moi-même, ni les autres. C'est tout." Et cette lucidité, couplée à la sincérité, a quelque chose de déchirant.

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Mouvement de balancier

Épousant les limites d'Amy et de Stan tout en déployant leur indéniable aura, Patrick White souffle le chaud et le froid sur ce couple dont les émotions sont tantôt à contretemps, tantôt contradictoires. Tout comme les joies ne vont pas sans les espoirs déçus apportés par leurs enfants, qui vont prendre leur envol. Le mouvement de balancier semble d'ailleurs permanent, suivant le rythme des hauts et des bas de toute vie. Parce que l'incommunicabilité et de puissants sentiments peuvent coexister. "Deux êtres ne se perdent jamais au même moment, exactement, sinon ils pourraient se retrouver l'un l'autre et être sauvés. Ce n'est pas aussi simple que cela."

Mais ce qui frappe dès l'entame du récit et séduit tout au long de cet ample texte, c'est l'écriture de Patrick White : à la fois impressionniste, poétique, symbolique, elle épouse la réalité, les sensations, les non-dits, les soubresauts de la conscience avec une beauté et une force rares.

"L'arbre de l'homme" | Roman de Patrick White, traduit de l'anglais (Australie) par David Fauquemberg, Au vent des îles, 575 pp.| Prix : 27 €

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