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"Depuis la Statue de la Liberté, écrit le magazine Time, aucune Française n'a jeté autant de lumière sur les États-Unis." Quand Brigitte Bardot se rend à New York pour la première fois, en 1965, l'Amérique est en pleine Bardotmania. Deux cents journalistes attendent, au pied de l'avion, la femme la plus photographiée du monde. Cinquante ans plus tard, il est impossible d'imaginer l'ampleur de la bardotlâtrie qui s'est alors abattue sur le monde.
La star française s'est éteinte le 28 décembre à l'âge de 91 ans, après plusieurs semaines d'hospitalisation à Toulon pour une maladie grave.

Brigitte Bardot, c'est plus qu'une actrice, plus qu'une star. C'est une icône. La filmographie de la comédienne n'est d'aucun secours pour comprendre le phénomène qu'elle déclencha..
Une enfance bourgeoise
Née à Paris le 28 septembre 1934 à Paris, Brigitte Bardot est élevée dans une famille bourgeoise catholique du XVIe arrondissement. Elle suit des cours de danse, de comédie, pose pour des photographes depuis ses 14 ans. Remarquée en Une du magazine Elle par le réalisateur Marc Allégret, elle est séduite par son assistant Roger Vadim, reporter à Paris Match.
Décès de Brigitte Bardot: "Je n'ai jamais été une actrice dans le fond de mes tripes"Au cinéma, elle incarne d'abord la cousine de Bourvil dans Le Trou Normand de Jean Boyer. L'été 1952, la jeune fille de 17 ans tourne en Corse Manina, la fille sans voiles de Willy Rozier, l'histoire d'une jeune fille vivant isolée avec ses parents, gardiens de phare. BB n'apparaît que dans la deuxième partie du film alors qu'arrive, dans sa crique, un jeune plongeur à la recherche d'amphores phéniciennes remplies de pièces d'or. Morale de ce "téléfilm" à la gloire de l'Île de beauté et de ses chants polyphoniques : il n'existe à cet endroit qu'un seul trésor, Brigitte dans son tout petit bikini.
Brigitte, certes, mais pas encore Bardot, juste une jolie fille en maillot, rendue attachante par un naturel assez maladroit. Ce n'est pas une pin-up, pas Marilyn, juste une gamine.

Et Vadim créa BB
Vadim, avec lequel elle se marie fin décembre 1952, à 18 ans à peine, va changer tout cela. En l'accompagnant sur la Croisette en 1953, elle devient une starlette de légende du festival de Cannes. Elle décroche de nombreux petits rôles chez des grands, Guitry notamment (Si Versailles m'était conté) ou René Clair (Les Grandes manœuvres).
"Vous pouvez lui dire de ma part": Le jour où Brigitte Bardot traitait un ministre belge de "beau dégueulasse"En 1956, elle figure dans cinq films, dont le premier tourné par son mari : Et Dieu créa la femme. C'est une bombe dont la déflagration sera plus sociologique que cinématographique. Dans le rôle d'une jeune orpheline jouant de sa robe dégrafée, elle scandalise par son shopping sexuel, et fascine par sa moue, son rire, sa morale du plaisir. Le tollé est planétaire : Brigitte Bardot incarne la liberté et la rupture avec, d'une part, les valeurs d'une génération, d'autre part, une façon de jouer d'un naturel déconcertant, que défendra d'ailleurs Truffaut contre le reste de la critique.

Pour en rester à Truffaut, on lui attribue d'ailleurs cette phrase : "Le cinéma, c'est faire faire de jolies choses à de jolies femmes." La définition colle bien aux films de Brigitte Bardot. Troisième film tourné par la comédienne avec Michel Boisrond en 1959 (après Cette sacrée gamine et Une Parisienne), Voulez-vous danser avec moi ? en offre un bel exemple. C'est, en quelque sorte, "Babette mène l'enquête". Pour disculper son mari, suspect n° 1 d'un crime qu'il n'a pas commis, BB se fait engager comme professeure dans une école de danse tenue par Dario Moreno. Brigitte dansant le rock ou le cha-cha-cha dans sa robe de Vichy, c'est très joli. Et même très drôle quand il s'agit d'apprendre le mambo à Noël Roquevert. Pour atteindre son but, elle utilise évidemment ses atouts : ses yeux, son sourire et, en cas d'absolue nécessité, une robe fort décolletée. L'intrigue n'a aucune importance, c'est BB qui captive. Pourtant, elle joue un peu faux, un peu comme chez Rohmer, mais le charme emporte tout. Même le souvenir. Difficile de se remémorer l'histoire, seul subsiste l'air déplacé par Bardot.
La chevelure de BB
Parfois, les ambitions sont nettement plus sérieuses, lorsqu'elle retrouve son pygmalion et ex-mari Roger Vadim pour Le Repos du Guerrier en 1962, tiré du roman de Christiane Rochefort. En se trompant de porte dans un hôtel, BB sauve un jeune homme du suicide. Sorti de l'hôpital, ce dernier s'accroche à elle comme un homme à la mer à sa bouée, avant de renverser la situation en mettant cette jeune bourgeoise sous l'emprise de la passion. BB est hypnotisée par son amant qui l'entraîne dans l'alcoolisme, la déchéance. Jusqu'à quelle profondeur acceptera-t-elle de plonger ?
C'est toute la question qui devrait nous… passionner.
Or, ce qui intrigue, c'est une étrange réplique de Robert Hossein tout au début. Alors que la caméra de Vadim a les yeux du loup de Tex Avery, matant la silhouette, les yeux hypermaquillés, la bouche en gros plan, Hossein lui déclare tout de go : "C'est vos cheveux que j'aime, c'est la seule chose chez vous qui n'est pas bien élevée." On ne comprend pas tout de suite, car la coupe est très sage, très Eurovision, poupée de cire, poupée de son. C'est après que la mise en scène va devenir capillaire. C'est après avoir dénoué ses longs cheveux, qu'elle lui cède pour la première fois.
"Nous pleurons une légende", "Une ardente patriote": les hommages pleuvent suite à la disparition de Brigitte BardotDe Godard à Autant-Lara
Chacune de ses coiffures successives sera ainsi chargée de traduire ses humeurs, ses malheurs, ses sentiments intérieurs ; de la crinière de tigresse aux cheveux en pétard jusqu'au triomphe de la passion, alors qu'un vent lyrique et violent transforme sa chevelure en mer blonde démontée.
Toutefois, si une ligne de sa filmographie n'affiche guère plus d'ambition que de vouloir recoiffer la génération yé-yé avec la fameuse choucroute, il est d'autres réalisateurs, et pas forcément ceux de la Nouvelle Vague qui sont ensorcelés par cette icône de la provocation.
Claude Autant-Lara va mettre les symboles de deux générations, Gabin et Bardot, face à face dans En cas de malheur, d'après Simenon, en 1958. De son côté, Clouzot dompte cette bête de cinéma dans La Vérité (1960), la transforme même en tragédienne, en lui donnant le rôle d'une femme débordée par sa passion.
Un sous-genre en soi
De fait, BB est débordée par les événements, par les paparazzi qui ne la lâchent plus, l'asphyxient même, au point de la pousser au suicide. Louis Malle met cela en scène dans Vie privée en 1962, une fiction qui a valeur de documentaire sur l'existence d'une superstar, un être adulé mais aussi détesté. BB est telle qu'en elle-même. Elle ne veut d'ailleurs plus être autre chose dans ses films. On peut l'habiller comme on veut, lui faire jouer ce qu'on veut, avec qui on veut ; elle est Brigitte Bardot et rien d'autre.
L'autre regard : quand Brigitte Bardot monte sur ses grands chevauxLe film de Brigitte Bardot devient un sous-genre en soi, qui ne brille guère par ses scénarios – variations sur un même thème, BB cherche l'amour –, mais vaut par ce que cette femme dégage à l'écran. Son parfum, dont on était fou dans les années 1960 et qui dominait absolument tous les autres – même Le Mépris (1963) est plus un film de Bardot que de Godard : "Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ?", lance-t-elle à Piccoli –, est aujourd'hui passé de mode.

Quand on regarde À cœur joie (1967), on pense à ce que disait Sartre du jazz et des bananes : "Ça se consomme sur place." Cinquante ans plus tard, il ne reste de ce film de Serge Bourguignon, où BB joue au mannequin dans le Swingin'London, qu'une sorte de documentaire sur une époque. Les péripéties du triangle Jean Rochefort-BB-Laurent Terzieff relèvent du nanar poussif.
En 1969, Jean Aurel réalise Les Femmes. BB y simule la secrétaire d'un écrivain à succès en panne d'inspiration. Pressé par son éditeur – Marielle en cachetonneur –, il raconte ses souvenirs de Don Juan à sa dactylo qui les tape – en tout cas, on l'entend taper, mais on ne verra jamais les jolis doigts de BB courir sur le clavier. Bardot, ce n'est pas l'Actor's Studio, pas le genre à s'immerger, à apprendre le métier auprès d'une dactylo. Mais il est vrai aussi que Jean Aurel, ce n'est pas Elia Kazan, et ses pellicules pourriraient depuis longtemps dans une cave sans que personne ne s'en préoccupe s'il n'avait pas fait tourner BB…
Date de péremption
Quand on voit ce que le cinéma français avait à proposer à sa plus grande star, on comprend qu'elle avait mieux à faire sur la banquise pour défendre les bébés phoques — son engagement pour la cause animale occupera toute la seconde partie de sa vie, qui la verra s'abîmer vers l'extrême droite.
Après avoir joué la poupée pour Deville dans L'Ours et la Poupée, arpenté le Boulevard du rhum avec Lino Ventura, elle aurait pu laisser Roger Vadim boucler la boucle avec Don Juan 73. Mais elle fera encore une dernière apparition dans Colinot Trousse-Chemise, en 1973. C'est Nina Companeez qui posa le point final à 20 ans d'une carrière paradoxale.
"Bardot", la série qui retrace la naissance du mythe:"BB a été la première des influenceuses françaises"Brigitte Bardot est une actrice mythique, unique, comme en témoignent ses films entre 1956 et 1961, où elle joue de ses cheveux, ses hanches, sa voix, sa charge érotique, son absence de complexe. Son naturel, son modernisme rohmérien auraient dû faire d'elle l'égérie de la Nouvelle Vague, il n'en a rien été. Les grands réalisateurs, à l'exception de Godard (qui l'a également fait tourner dans Masculin féminin en 1996), ont-ils craint de se faire irradier par son magnétisme atomique, par cette nitroglycérine érotique très instable et très difficile à manipuler ? Brigitte n'a pas eu son Wilder comme Marilyn, son Demy comme Deneuve et le phénomène Bardot s'est consumé en pure perte. Aujourd'hui, il faut bien constater que ses films avaient une date de péremption.
Reste néanmoins l'icône, le mythe mais aussi quelques tubes enregistrés avec Gainsbourg sur leurs albums Bonnie and Clyde et Initials B.B. en 1968 : "Harley-Davidson", "Comic strip" et bien sûr "Je t'aime… moi non plus". Amoureux fou, l'Homme à la tête de chou compose un hymne à la sensualité de Bardot aussi ravageur et explicite que les films les plus dénudés de l'actrice…

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