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La gérontocratie, ce régime où le pouvoir appartient aux vieillards, est traditionnellement associée aux États non démocratiques –républiques populaires communistes, monarchies du Golfe. Les États-Unis font pourtant figure d'exception: le président Donald Trump a été librement réélu à l'orée de ses 80 ans, en partie choisi parce que l'octogénaire précédent, Joe Biden, refusait d'admettre les signes de sénilité qui l'affectaient.
En parallèle, l'âge médian des sénateurs américains frôle désormais les 65 ans. Le doyen de la chambre haute du Congrès, Chuck Grassley, 92 ans, n'exclut pas de se représenter en 2028. Le pouvoir politique semble ainsi vieillir à vue d'œil. Si les médias rendent régulièrement compte de cette gérontocratie politique, l'ascension économique des personnes âgées s'est faite plus discrète.
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Au cours des quatre dernières décennies, la richesse s'est concentrée outre-Atlantique entre les mains des baby-boomers et de la génération précédente. En 1989, les plus de 55 ans détenaient 56% de la richesse. Ils en contrôlent aujourd'hui près des trois quarts, tandis que la part détenue par les moins de 40 ans a été divisée par deux sur la même période. L'argent, lui aussi, grisonne sur les tempes.
Ce basculement s'explique en partie par l'évolution démographique américaine: la part des seniors a bondi de 5 points, pour s'établir à 18% de la population en 2025. Les ménages de sexagénaires et plus accumulent toutefois plus rapidement les deniers que les trentenaires et quarantenaires.
Les personnes âgées n'ont néanmoins pas toujours connu l'opulence. Au début des années 1960, les aînés étaient largement perçus comme vulnérables. «50% d'entre eux vivent en dessous du seuil minimal de décence, un taux supérieur à celui de tout autre groupe d'âge», écrivait alors l'écrivain et militant Michael Harrington dans son livre The Other America. Il concluait que «ce pays n'est pas fait pour les vieillards». Difficile, dans ces conditions, d'imaginer un jour couler une retraite tranquille.
Medicare, une première pierre en faveur des retraités
Une avancée sociale majeure a pourtant changé la donne. En 1965, Medicare, la sécurité sociale américaine pour les personnes âgées, a été créée, consolidée quelques années plus tard par l'élargissement de la couverture maladie. Résultat: la proportion de seniors vivant sous le seuil de pauvreté a chuté de plus d'un tiers en une décennie.
Aujourd'hui, ce système crée des remous au sein de l'opinion publique: la plupart des bénéficiaires actuels recevront davantage qu'ils n'ont cotisé. Autrement dit, les générations actives paient de leur poche les soins de leurs aînés. Plusieurs experts estiment que les fonds dédiés à la sécurité sociale et à Medicare deviendront insolvables d'ici sept ans. Il en faut toutefois plus pour alarmer le locataire de la Maison-Blanche.
Conscient que la réforme des prestations sociales est électoralement explosive, le président américain a promis de ne pas toucher au système actuel et a même accordé de nouveaux avantages fiscaux aux seniors avec sa «loi OBBBA» pour One Big Beautiful Bill Act. Il fait le choix politique clair de ne pas froisser un électorat-clé.
La difficulté d'accès à la propriété, facteur d'inégalité intergénérationnelle
La crise du logement a également accentué les disparités entre jeunes actifs et retraités. Aux États-Unis, une maison coûte aujourd'hui cinq fois le revenu annuel médian, contre seulement 3,5 il y a quarante ans. Quelques années après leur entrée dans le monde professionnel, les baby-boomers ont ainsi pu acheter un logement et ont vu leur patrimoine s'apprécier mécaniquement.
Cette trajectoire a été facilitée par des politiques publiques favorables: prêts immobiliers à un taux fixe sur trente ans, déductions fiscales généreuses sur les intérêts d'emprunt et les taxes foncières. Selon les économistes cités par le média The Atlantic, 74% des millennials seront propriétaires à la retraite, contre 84% actuellement des personnes âgées. Les avantages accordés aux propriétaires par la législation ont contribué à figer cette domination générationnelle.
En France, même musique
En France aussi, les seniors sont considérés comme les gagnants des politiques publiques. Alors que plus de 50% des moins de 25 ans occupaient un emploi précaire en 2023, les retraités bénéficiaient d'une pension mensuelle moyenne de 1.666 euros, selon la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DRESS). En février 2025, l'ex-ministre du Travail Astrid Panosyan-Bouvet affirmait au micro de France Inter que «75% des retraités sont propriétaires et détiennent 60% du patrimoine financier et non financier de notre pays». Globalement, le niveau de vie des retraités dépasse de près de 10% la moyenne nationale.
D'après Tim Vlandas, professeur en économie politique à l'Université d'Oxford, les démocraties atteignent une phase de «gérontonomie»: une économie stagnante structurée autour des intérêts des plus âgés. Ces derniers sanctionnent l'inflation, qui érode leur épargne, mais tolèrent le chômage –ils ne travaillent plus– et la faible croissance –leur richesse est déjà accumulée. Selon l'économiste, ces préférences pèsent sur les salaires des actifs et réduisent les investissements sociaux, au détriment des jeunes.
Face à cette dynamique, certains veulent faire feu de tout bois pour stopper la gérontocratie. Samuel Moyn, professeur de droit à l'Université de Yale et chantre du pouvoir économique des jeunes générations, appelle à détruire cette «tyrannie de la minorité âgée». À dessein, il avance pléthore de solutions comme la mise en place d'un âge de retraite obligatoire dès 65 ans, l'augmentation des impôts sur les revenus et patrimoines ou l'attribution d'un poids électoral renforcé aux jeunes adultes. Changer le système implique également de rediriger une partie des fonds publics destinés aux plus vieux vers les prestations familiales, l'éducation et les infrastructures publiques.
Toutes les solutions ne passent toutefois pas par l'État-providence. Réformer l'accès à la propriété ou encourager la redistribution volontaire des rentes restent des pistes à explorer. Si les gérontocrates actuels finiront par disparaître, le système qu'ils ont façonné impactera fortement les générations futures.





























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