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Bertrand Badie : “On fait de la destruction de l’adversaire une finalité. C’est une manière extrêmement dangereuse de construire son hégémonie”

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Spécialiste des relations internationales, Bertrand Badie est professeur émérite à l'Institut d'études politiques de Paris et chercheur associé au Centre d'études et de recherches internationales (CERI). Auteur de nombreux ouvrages, où il traite notamment de la sociologie des relations internationales, il vient de signer Par-delà la puissance et la guerre : la mystérieuse énergie sociale (Odile Jacob), au thème on ne peut plus d'actualité.

Comment analysez l'apparente improvisation de la réaction de l'Union européenne, alors que l'attaque américaine semblait prévisible ?

Le premier constat est que les réactions se font en ordre dispersé, y compris au sein de la Commission. Il y a la réaction de la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, et il y a celle des États membres, avec un arc extrêmement varié, de l'Espagne [dont le Premier ministre Pedro Sanchez a critiqué l'action américaine] à celle de l'Allemagne [dont le chancelier Friedrich Merz est plus conciliant]. Derrière cette dispersion, regrettable face à un enjeu aussi important, il y a deux interprétations à avancer.

La première ne s'applique pas à proprement parler à l'Europe, mais à l'ensemble du monde : nous sommes entrés, sans nous en rendre compte et sans en tirer toutes les conséquences, dans un temps de fluidification des relations internationales où l'aubaine l'emporte sur la fidélité aux alliances, comme par le passé.

Le deuxième élément de réponse est spécifique à l'Europe. L'Union européenne (UE) s'aperçoit de plus en plus qu'elle n'était unie que parce qu'il y avait ce chapeautage euro-atlantique. La colle invisible de l'UE, c'était le rapport aux États-Unis. Maintenant que les États-Unis ont choisi de se distinguer de l'Alliance atlantique, on voit une incapacité à produire une politique étrangère commune, pourtant nécessaire à la survie immédiate de l'Union européenne. Le vieux principe, qui date de la Renaissance, de la compétition incompressible entre les États européens, reprend toute sa vigueur : on n'a jamais vu une compétition entre l'Allemagne, la France, l'Italie, la Grande-Bretagne aussi vive qu'aujourd'hui, dans la mesure où chacun prend conscience du fait que la défection américaine ouvre la compétition pour le vrai leadership dans l'espace européen. Face à des événements aussi épineux et complexes que le Moyen-Orient, mais aussi le Venezuela ou l'Afrique, il y a une diffraction particulièrement remarquable entre les politiques étrangères européennes, orphelines de la tutelle atlantique.

L'Europe, enfin, gardait comme distinction la défense du droit international. Or, on constate que l'Europe abandonne aussi ce principe, ce qui est de mauvais augure.

Mis devant le fait accompli par Washington et Tel Aviv, les Européens doivent anticiper les conséquences du conflit en Iran

N'est-ce pas ce qu'a tenté le président français Emmanuel Macron, précisément, en saisissant le Conseil de sécurité de l'Onu ?

Le président Macron a omis de dire l'essentiel, à savoir que la guerre préventive n'est pas une catégorie du droit international et qu'il y a eu dans l'initiative israélienne et états-unienne une violation caractérisée de celui-ci. La convocation du Conseil de sécurité peut servir d'alibi. La réunion qui a eu lieu samedi soir est passée totalement sous les radars. Deuxièmement, le Conseil de sécurité est une instance du droit international, ce n'est pas le droit international. Et là, le décalage est d'autant plus manifeste que sa paralysie lui a interdit de dire le droit en la matière.

Avant son invasion de l'Irak en 2003, l'Administration Bush avait tenté de préserver un vernis de droit international en passant par une résolution de Nations unies. Désormais, on n'essaie même plus de faire semblant…

Quels que fussent les artifices, voire les hypocrisies mobilisées, il y a eu, effectivement, en 2003 un effort pour ménager le droit international. La doxa néoconservatrice cherchait en même temps à afficher des finalités, avec la rhétorique du "regime change". On lui a substitué maintenant ce que j'appellerais le "regime weakening" : il ne s'agit plus de changer de régime, on cherche uniquement à affaiblir voire à détruire l'adversaire. Ce qui est redoutable tant du point de vue du droit international que du point de vue de la stabilité de l'ordre mondial.

Du point de vue du droit international, cela signifie que l'on fait de la destruction de l'adversaire une finalité, ce qui est tout à fait contraire à cet effort visant à doter le jeu international de normes. Construire son hégémonie sur des champs de ruines est extrêmement dangereux. C'est ce qu'Israël avait commencé, avec Gaza, le Sud-Liban et, d'un certain point de vue, de manière plus ou moins directe, avec la Syrie et l'Irak. Les États-Unis veulent prolonger cela avec l'Iran. La puissance ne permet plus de gagner, elle se limite à détruire et la destruction devient une fin en soi, ce qui est effectivement la promesse d'un ordre international de demain extrêmement instable et dangereux.

Les États-Unis envisagent d'aller "aussi loin que nécessaire" dans leur attaque de l'Iran

Voyez-vous des précédents dans l'histoire, de cette volonté destructrice systématique de l'adversaire ?

Non. Clairement jusqu'en 1945, la puissance du vainqueur ne permettait pas seulement de terrasser l'ennemi, comme disait Clausewitz, mais aussi de construire un ordre politique nouveau, jugé plus stable et plus favorable. La bipolarité et la guerre froide ont maintenu l'illusion d'une telle possibilité sans pouvoir vraiment la réaliser. Mais on a vu à travers déjà la guerre du Vietnam, puis les guerres d'Afghanistan et d'Irak, que la puissance avait cette vertu destructrice et même l'avait de plus en plus, mais qu'en réalité elle ne parvenait plus à produire cet ordre nouveau. Tous ces conflits étaient contenus sans pouvoir pour autant s'inscrire dans un nouvel ordre international.

Maintenant, et notamment depuis la présidence trumpienne, on voit cette stratégie de la destruction se banaliser, l'homme lui-même disant qu'il n'a pas à se préoccuper du droit et cherchant non plus à servir les attentes des populations, tant au Venezuela qu'en Iran, mais tout simplement des intérêts immédiats. Et l'intérêt immédiat dans son esprit, c'est l'affaiblissement de l'autre, de celui qui lui résiste ou qui lui fait face. Encore une fois, cela augure d'un état du monde dangereux.

Une guerre contre l'Iran, mais aussi contre la Chine

Une telle attitude offre-t-elle des arguments à Vladimir Poutine, voire à la Chine, dans leur propre sphère d'influence ?

On voit très bien l'usage que pourra en faire Poutine dans ses rapports avec les Brics (alliance des puissances émergentes formé initialement par le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud, élargie à d'autres pays dont l'Egypte et l'Indonésie), en montrant que finalement, et de manière terriblement paradoxale, il est davantage le garant d'un ordre et d'une stabilité internationale que ne le sont les États-Unis. Poutine se contente d'une stratégie conservatrice. Il démontre que son rôle n'est pas d'intervenir hors de sa zone d'influence. La Chine, au nom de la vieille théorie confucéenne de l'harmonie, a pour objectif de préserver l'ordre mondial aussi stable que possible, dont elle pourra retirer le maximum de bénéfices. À tel point que le modèle chinois s'inscrit presque en opposition au modèle américain : il ne se veut pas destructeur. La Chine considère que du maintien de l'ordre mondial, voire de la puissance des autres, dépend l'optimum de ses réussites et de son efficacité. D'où cette réticence un peu cynique de la Chine à participer aux conflits qui se développent loin de ses frontières, à l'opposé de la stratégie américaine.

La Russie est-elle en train de lâcher l'Iran ? "Leur alliance a toujours été de circonstance"

On note aussi, dans les réactions des pays des Brics, pourtant rejoints par l'Iran en 2024, des positions très différentes…

Cela révèle d'abord une chose que l'on n'a pas suffisamment mise en évidence : les Brics ne sont pas une alliance militaire. Il n'y aucun engagement militaire les uns envers les autres. Ensuite, cela va dans le sens de l'argument d'opportunité. Les États membres des Brics cherchent à préserver leurs intérêts propres plutôt que de constituer des alliances. C'est une preuve que l'alliance est de plus en plus rejetée comme comportement des acteurs internationaux. En l'espèce, l'intérêt des Russes c'est que les États-Unis les laissent tranquilles en Ukraine. L'intérêt de la Chine est que l'économie mondiale ne soit pas affectée. Elle est peut-être plus préoccupée que les autres à voir un blocus du Golfe persique qui arrête pratiquement du quart de la production pétrolière mondiale. Mais Pékin n'a pas pour habitude de considérer que la participation à un conflit de façon directe est une solution pour elle. L'Inde a opéré, pour des raisons d'opportunité un rapprochement très sensible avec Israël, donc n'est pas pressée de se montrer solidaire avec l'Iran. L'Égypte est un peu aussi dans la même situation. L'Afrique du Sud et le Brésil s'expriment mais sont très loin des événements et donc pensent plus utile de garder une position de retrait.

Le droit international n'a-t-il pas cédé la place à des relations internationales purement transactionnelles ? Et, comme vous le disiez en début d'entretien, au gré des intérêts de chacun ?

Donald Trump pensait pouvoir utiliser la carte transactionnelle à propos de l'Ukraine, mais ça n'a pas fonctionné. De même pour les tarifs douaniers. Dans d'autres conflits, comme on le constate dans l'est du Congo, c'est aussi un échec patent. Depuis 1945, on n'a plus jamais abouti à un traité de paix véritable. Il y a de vagues accords, qui ne tiennent généralement que l'espace de quelques jours au grand maximum. La transaction n'est pas un substitut au droit. Concernant le droit lui-même, le modèle qui s'impose aujourd'hui dans les relations internationales est celui d'une séparation entre le droit et la puissance, ce qui peut apparaître à juste titre comme une régression importante. Mais il ne faut pas baisser les bras. Car si le droit international n'est pas respecté, il n'a toutefois jamais été aussi fortement énoncé que depuis quelques années. Des instances disent le droit, à défaut d'être écoutées : la Cour pénale internationale, la Cour internationale de justice et, d'une façon générale, grâce aussi aux ONG, grâce aux médias, grâce à la croissance d'une opinion publique, notamment sur la scène internationale. Jamais le droit n'a été aussi énoncé. Les mandats d'arrêt qui ont été prononcés contre Benjamin Netanyahou et Vladimir Poutine, notamment, ont profondément marqué l'opinion publique internationale. Alors que ceux-ci choisissent de l'ignorer, c'est leur affaire, mais jamais, jamais dans l'histoire, et depuis Adam et Ève, la vertu énonciatrice du droit n'a été aussi forte.

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