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Ce lundi matin, les élèves de terminale passaient l'épreuve écrite de philo. Julien Auriach, professeur agrégé de philosophie dans la métropole lyonnaise a lui aussi planché. Et propose des corrections pour les trois sujets de la voie générale.
E.C avec Julien Auriach - Aujourd'hui à 12:05 | mis à jour aujourd'hui à 13:59 - Temps de lecture :
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En voie générale, les sujets du bac de philo 2026 sont les suivants : une dissertation sur "Avons-nous la maîtrise de notre parole ?" ou sur "Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ?" et une explication de texte sur un extrait de l'oeuvre Humain, trop humain de Friedrich Nietzsche écrite en 1878. Archives Joël Philippon
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Julien Auriach est professeur agrégé de philosophie au lycée Sainte Marie à Meyzieu. Photo Stéphane Guiochon
Trois sujets, quatre heures d'examen
Ce lundi 15 juin 2026, plus de 530 000 candidats ont planché sur l’écrit de philosophie du bac. L’épreuve, prévue pour une durée de quatre heures, a eu lieu entre huit heures et midi.
Au sein de la voie générale, les élèves ont eu le choix entre deux sujets de dissertation et une explication de texte sur un extrait de l'oeuvre Humain, trop humain de Friedrich Nietzsche écrite en 1878.
Les sujets sont corrigés par Julien Auriach professeur agrégé de philosophie au lycée Sainte-Marie à Meyzieu dans le Rhône.
Depuis 2022, il propose aux lycéens et à nos lecteurs,des corrections des sujets tombés à l'examen. Après le commentaire de texte de Cournot en 2022, la question du bonheur en 2023 et celle de la science et la vérité 2024, pour l'épreuve 2025, Julien Auriach proposait un corrigé pour les deux sujets de dissertation. Le professeur donnait aussi des élements de réflexion pour le sujet 3, le commentaire de texte.
SUJET 1 : Avons-nous la maîtrise de nos paroles?
Voici la correction proposée par Julien Auriach sur le sujet 1 de la série générale : Avons-nous la maîtrise de nos paroles?
Qui n’a jamais dit « un mot de trop » ? parlé plus vite qu’il n’avait pensé ? On le sait pourtant, « il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche » avant de se lancer pour éviter qu’un mot « ne nous échappe ». La parole, l’acte de langage oral, c’est l’usage d’un système de signes sonores. Ce système permet la pensée, car chacun fait avec lui-même une sorte de discussion qui lui permet de peser le pour et le contre, (ce que l’on nomme pensée). Il n’est pas certain qu’on puisse d’ailleurs séparer la pensée de son expression, raison pour laquelle on préfère parfois penser « à haute voix ». Mais pour maîtriser quelque chose, il faut être différent de cette chose, comme extérieur à elle ; pouvoir lui imprimer des objectifs, des finalités, la commander pour qu’elle les réalise. La pensée peut-elle être extérieure aux paroles qui la constituent ? À partir de quelle pensée, antérieure au langage, pourrais-je contrôler les mots qui me servent à l’exprimer ?
1. Non, nous ne maîtrisons pas toujours nos paroles, car elles sont le produit de forces sociales qui nous dépassent
A/ Le signe linguistique est "arbitraire" et "conventionnel", il est forgé par une communauté : le “nous” est à entendre comme un nous collectif, qui s’oppose au « je » individuel. Je ne maîtrise pas les paroles qui sortent de ma bouche, car je ne fais que répéter ce que j’ai déjà entendu. Personne ne maîtrise vraiment, singulièrement, la langue, car la langue est un "système" qui nous préexiste. Nous sommes conditionnés par le cadre de la langue que nous parlons, avec ses propres signifiants et signifiés. La "diversité des langues est aussi une diversité des regards sur le monde" ; nos paroles sont donc aussi façonnées par la vision du monde de notre langue maternelle.
B/ Il est possible qu’une parole nous échappe, et qu’elle révèle alors ce que nous ne voulions pas dire : nous parlons alors plus vite que notre pensée, et nous perdons la maîtrise de ce que nous disons. Comme l’écrit Freud, le "moi n'est pas maître en sa propre maison", et l’inconscient peut s’exprimer malgré nous, dans les lapsus, c’est-à-dire des mots qui « sortent tous seuls », que nous ne maîtrisons pas. Les "lapsus" sont des manifestations de cet inconscient qui échappent à notre maîtrise consciente, révélant que ce que nous disons n'est pas toujours ce que nous voulons dire consciemment.
2. Il existe un usage de la parole particulier, conceptuel et dialectique, qui permet d’en récupérer la maîtrise
A/ Par la conceptualisation – l’effort de définition et de distinction des divers sens d’un mot – on cesse d’être esclave de nos paroles, on maîtrise ce que l’on dit en acquérant sur elles une forme de recul critique. C’est la remontée de la Caverne qui symbolise la dialectique, et que Platon théorise au livre VII de la République. « La pensée est un dialogue de l'âme avec elle-même » (Platon, Phèdre). Cette conception de la pensée comme délibération interne implique un effort conscient pour construire nos idées selon l’ordre de la logique, et donc pour forger des paroles maîtrisées et cohérentes.
B/ La parole orale, paradoxalement, est davantage susceptible d’être maîtrisée que l’écrit. On connaît l’adage, « les paroles volent, les écrits restent » (verba volant, scripta manent). Cet adage semble dire qu’il faut peser davantage les millilitres d’encre que les mots que nous proférons. Cependant on pèse davantage les mots que l’on écrit parce que, une fois fixés sur le papier ou l’écran d’un réseau social, ils peuvent circuler librement, être mal interprétés, faire du mal. Nous maîtrisons mieux la parole orale, c’est-à-dire que nous gardons la capacité d’imposer certaines finalités aux mots que nous disons : nous pouvons rectifier, dans un dialogue, le sens qu’ils ont, si l’on détecte un malentendu. Si la servitude est l’état de celui qui satisfait les objectifs ou les fins d’un autre, on dira volontiers des mots prononcés à l’oral qu’ils sont nos serviteurs, davantage que les mots écrits, à la merci des objectifs interprétatifs d’un autre.
3. La parole poétique, le recul critique, permettent de devenir maîtres de nous-mêmes, et non esclaves de l’utilitarisme ou d’un régime politique
A/ Le poète est le véritable maître de ses paroles, car il en maîtrise les résonnances singulières. Les mots, parce qu'ils sont communs et généraux, font barrage à l'expression de la singularité de nos pensées et de nos sentiments, nous vivons « extérieurement aux choses » et « extérieurement aussi à nous-mêmes », selon Bergson (Le Rire), autre manière de dire que nous sommes esclaves du langage. Ainsi du nom commun « courage », galvaudé car mis dans toutes les bouches. À l’inverse, les vers du poète et soldat de 1914, Alan Seeger, disent ce sentiment unique du soldat de la Grande Guerre, ils percent la banalité des mots en les composant de manière singulière : « J'ai un rendez-vous avec la Mort / Sur quelque barricade âprement disputée, /Quand le printemps revient avec son ombre frémissante. »
B/ Faire cesser l’usage des paroles, pour entrer dans une contemplation poétique des paroles, voilà qui permet aussi de briser les chaînes politiques du langage lorsqu’il se fait enfermant. Les régimes totalitaires cherchent à manipuler le langage pour restreindre la pensée. George Orwell, dans 1984, montre comment la "Novlangue" vise à réduire le champ de la conscience. Victor Klemperer analyse comment le nazisme a formaté l’usage de la parole pour formater l’esprit qu’elle incarne. L’œuvre romanesque ou poétique – qu’on songe à Orwell, ou son prédecesseur Zamiatine – peut alors justement secouer les barreaux inconscients que sont les mots. »
Les sujets 2026 de la voie technologique
En voie technologique, les sujets du bac de philo 2026 sont : une dissertation sur "Débattre, est-ce chercher la vérité ?" ou sur "La technique peut-elle être mauvaise ?" et une explication de texte sur un extrait de l'oeuvre Le Juste de Paul Ricoeur écrite en 1995.
SUJET 2 : Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas?
Voici la correction proposée par Julien Auriach sur le sujet 2 de la série générale : Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas?
C’est un vers classique de Lucrèce que se sussuraient, de classe en classe, les latinistes d’autrefois, dont le rythme original imite le calme de la bise du soir : « Comme il est agréable, lorsque les vents déchaînent les flots de la mer, de regarder depuis la falaise trimer les marins. » (« Suave, mari magno turbantibus aequora ventis / E terra magnum alterius spectare laborem », Lucrèce). Voilà une phrase bien étrange. Le bonheur, entendu comme un état stable où abondent les plaisirs, est – horreur – compatible avec le malheur, les peines d’autrui. À condition qu’ils soient loin. Car le sage dont parle Lucrèce reste « dans sa tour d’ivoire », insensible aux malheurs du monde. Pour cela, il faut une séparation, une falaise, une hauteur, une tour. Imaginons le même sage, plus proche du rivage, ne serait-il pas torturé par la compassion, tentant par tous les moyens de secourir les marins, allant jusqu’à mettre sa vie en jeu ? Il semble donc que le malheur des uns puisse contaminer le bonheur des autres et l’ébranler. On pourrait y voir la preuve que le bonheur ne réside pas dans des questions de nourriture, de boisson, de ces plaisirs que nous avons en commun avec les animaux. La question est donc la suivante, en quoi l’expérience dérangeante de la compassion permet-elle de mieux comprendre ce qu’est le bonheur?
1. Le malheur des uns est compatible avec le bonheur des autres, et même, il semble qu’il le souligne, par contraste, comme le noir du mascara réhausse le bleu des yeux
A/Si l’on recherche le plaisir, il faut fuir les gens malheureux, et éviter ainsi de souffrir de la compassion : il faut cultiver son jardin, et soigneusement entretenir de hautes haies de Tuya. Dans la philosophie d'Épicure, qui est aussi celle de Lucrèce, le plaisir est « le commencement et la fin de la vie heureuse ». Loin de l'excès, Épicure recherche l'ataraxie (absence de trouble de l'âme) et l'aponie (absence de douleur du corps). Le sage épicurien pratique la « métrétique », un calcul des plaisirs et des peines, pour satisfaire les "désirs naturels et nécessaires" qui, seuls garantissent l’apaisement. Dans cette perspective, le malheur d'autrui, s'il ne me touche pas directement et ne menace ni mon corps ni mon esprit, peut être perçu comme extérieur à ma sphère de félicité. Le sage de Lucrèce sur sa falaise incarne parfaitement cette posture : son plaisir réside dans le contraste entre sa propre sécurité et la peine des marins. Il ne cherche pas à se réjouir de leur malheur, mais à apprécier d'autant plus sa propre paix, protégée par la distance. Tant que le malheur reste un spectacle lointain, il ne vient pas perturber l'ataraxie.
B/ Il arrive pourtant qu’on perce les haies de Tuyas d’une société individualiste, que l’on sorte du paisible jardin. La distance avec autrui étant réduite, le "trouble" peut apparaître sous la forme de la compassion, cette souffrance morale devant la souffrance d’autrui. Elle vient briser l'ataraxie du spectateur, l'empêchant de jouir de son propre plaisir. Le bonheur du détachement, s'il évite la peine, risque aussi d'éviter la vie elle-même, avec ses joies et ses peines partagées. La vie épicurienne est une petite vie tranquille, certes, mais petite, qui refuse de compatir aux aléas du monde, qui refuse l’engagement. Or, n’y a-t-il pas une vérité que la compassion révèle ? Si nous compatissons, n’est-ce pas le signe que nous ne pouvons nous satisfaire d’un bonheur égoïste.
2. Que la peine d’autrui soit contagieuse, soit, mais agit-on moralement lorsqu’on aide autrui pour cesser d’avoir le cœur lourd ? Agir par compassion, n’est-ce pas faire preuve d’un égoïsme plus insidieux?
A/ En nous confrontant au malheur d'autrui, la compassion nous rappelle notre devoir d'agir moralement. L'impératif catégorique kantien, « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen », nous interdit de rester passif devant la souffrance d'un être humain. La compassion, en tant que sentiment, ne peut pourtant pas être le fondement du devoir puisqu’elle semble nous contraindre instinctivement, elle a quelque chose d’irrationnel, d’animal presque. Elle peut toutefois être le signal d'alarme, une forme de sentiment voisin du respect, et qui nous rappelle la prééminence de notre devoir d’être conscient.
B/ Dans une morale du devoir, il n’y a de place ni pour le malheur d’autrui, ni pour notre propre bonheur. Agir par devoir, c'est agir en conformité avec la raison pratique, et non avec des désirs égoïstes, ce qui inclut la compassion. En effet, la souffrance devant la souffrance d’autrui pousse à agir pour qu’elle cesse. En cas de détournement d’avion terroriste, les députés allemands avaient voté en 2006 pour que le chancelier allemand puisse prendre la décision d’abattre en vol un avion de ligne détourné, sauvant ainsi les éventuelles victimes du lieu d’impact, une fois cet avion transformé en arme (le précédent du 11 septembre 2001 était dans toutes les têtes). La compassion pousse à sauver des vies, celles des personnes sur lesquelles l’avion pourrait s’écraser. Mais la cour constitutionnelle allemande, s’appuyant sur le concept kantien de dignité, a jugé qu’il était contraire à celle-ci d’utiliser les civils de l’avion à titre de moyen pour en sauver d’autres, en les tuant. Si la compassion est le signe du devoir, elle n’en est pas le signe infaillible puisqu’elle peut commander des actions contraires au devoir.
3. En réalité, la compassion n’est pas la preuve que nous devons nous détourner du bonheur au profit du devoir, elle est bien plus la preuve qu’il n’y a de bonheur que partagé
A/ Mon bonheur et celui d’autrui sont tissés des mêmes fils, il n’est pas qu’un pur concept abstrait, déconnecté de mes penchants, telle est la double leçon que nous enseigne la compassion. Dirons-nous d’un homme seul et claquemuré dans son jardin qu’il est épanoui ? Assurément non car l'homme est un "animal politique" ou “sociable”. Si le bonheur, comme le défininit Aristote, se définit comme une activité durable conforme à la vertu la plus excellente, il faut dire qu’il est le fait d’une personne qui a bon caractère, car la vertu est une bonne disposition, une excellence du caractère. La personne heureuse est donc non seulement généreuse, courageuse, véridique, tempérante, mais surtout, elle fait régulièrement des actes généreux, courageux et tempérants. D’où la conclusion du raisonnement d’Aristote, le bonheur de la personne vertueuse culmine dans l'amitié, car la vie selon la vertu rend aimable au suprême degré, en même temps qu’elle nous rend conscients de la souffrance d’autrui.
B/ L'égoïsme ou l’amour de soi suprême, s’il est bien compris, s’appelle en fait “altruisme”. Il n’y a pas d’excès en matière de joie, contrairement à ce qui a lieu pour le plaisir sensible, elle se partage, même dans les peines. Voilà ce que nous montre la générosité des soignants et des aidants, mise à l’honneur en France à l’occasion des débats législatifs sur la fin de vie (dans des films comme Le Dernier voyage, ou le récent documentaire Anesthésia) : un métier a du sens lorsque les peines sont consenties parce qu’elles s’accompagnent de joie, ce que montrent bien, par exemple, les soignants de la maison Gardanne, dans le documentaire Anesthésia.
SUJET 3 : Commentaire sur un extrait d’Humain, trop humain (1878) de Friedriech Nietzsche
Correction en cours de rédaction, à venir....


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