Un mastodonte d’acier de 122 mètres de long, capable de faire une fois et demie le tour du monde sans jamais refaire le plein de carburant, dort à 700 mètres sous les vagues au large d’Oahu. Il s’appelle I-400. Pendant près de sept décennies, personne ne savait exactement où il reposait, alors même que ce sont les Américains eux-mêmes qui l’avaient envoyé par le fond.
À retenir
- Un sous-marin géant, capable de faire une fois et demie le tour du monde sans ravitaillement
- Pourquoi les Américains l’ont-ils envoyé par le fond alors qu’ils venaient de le capturer ?
- Comment l’épave est-elle restée cachée pendant plus de six décennies ?
Sommaire
- Un porte-avions sous-marin conçu pour frapper l’Amérique
- Sabordé pour ne pas tomber entre les mains de Moscou
- Retrouvé par hasard, soixante-sept ans plus tard
- Une chasse aux épaves qui continue
Un porte-avions sous-marin conçu pour frapper l’Amérique
L’histoire du I-400 commence bien avant son naufrage. Conçu par la marine impériale japonaise, ce sous-marin de classe Sen Toku n’était pas un simple bâtiment de guerre : c’était une plateforme volante déguisée en engin sous-marin. Ce navire de la classe « Sen-Toku », mesurant 120 mètres, comptait parmi les plus grands sous-marins pré-nucléaires jamais construits. Sa particularité tenait à un hangar cylindrique et étanche installé sur le pont supérieur, capable d’abriter des hydravions repliables.
Le I-400 et son navire jumeau, le I-401, pouvaient parcourir une fois et demie le tour du monde sans ravitaillement et transporter jusqu’à trois bombardiers à ailes repliables, lançables quelques minutes après l’émersion du sous-marin. Une prouesse technique pour l’époque, pensée pour frapper des cibles stratégiques loin des côtes japonaises. Certains historiens évoquent même un projet d’attaque contre le canal de Panama, une hypothèse qui reste débattue faute de preuves définitives. Dans les faits, le calendrier de la guerre en a décidé autrement : ces navires n’ont jamais été utilisés pour attaquer le territoire américain et n’ont connu qu’un service limité avant la capitulation du Japon en 1945.
Sabordé pour ne pas tomber entre les mains de Moscou
La capitulation nippone signée, le I-400 tombe entre les mains de l’US Navy. Il fait partie des cinq sous-marins japonais capturés par la marine américaine à la fin de la guerre et envoyés à Hawaï pour y être examinés. Direction Pearl Harbor, où ingénieurs et officiers de renseignement passent au crible cette technologie jugée en avance sur son temps.
Mais la paix retrouvée avec le Japon s’accompagne d’une tension grandissante avec un autre acteur : l’Union soviétique. Les relations d’après-guerre avec l’URSS se détériorant rapidement, et les États-Unis craignant que les Soviétiques n’exigent l’accès à ces sous-marins capturés au nom des accords d’après-guerre, la marine américaine donne l’ordre, le 26 mars 1946, de couler tous les sous-marins japonais capturés lors d’exercices de tir, une opération portant le nom de code Road’s End. Plutôt que de risquer de voir cette technologie de pointe finir dans les chantiers navals soviétiques, Washington choisit la destruction pure et simple. Une décision radicale, mais logique dans le climat de méfiance qui inaugure déjà la Guerre froide.
La marine américaine coule le I-400 comme cible lors d’essais d’explosif au large de Pearl Harbor le 4 juin 1946. Il coule par l’arrière à 12h10, après que le sous-marin USS Trumpetfish l’a touché avec trois torpilles Mark 18. En quelques minutes, le géant des mers rejoint le fond de l’océan Pacifique, et avec lui, une partie du savoir-faire naval japonais que personne n’aura finalement pu récupérer.
Retrouvé par hasard, soixante-sept ans plus tard
Officiellement, la marine américaine affirme ne pas connaître l’emplacement exact de l’épave. En coulisses, le silence sert surtout à protéger le secret de cette technologie, loin des regards soviétiques. Le résultat ? Un mystère qui perdure pendant des décennies, jusqu’à ce qu’une équipe de chercheurs hawaïens s’y attelle sérieusement.
La découverte du I-400 a été menée par l’explorateur sous-marin chevronné Terry Kerby, directeur des opérations du Hawaii Undersea Research Laboratory (HURL), qui utilise depuis 1992 ses submersibles habités Pisces IV et Pisces V pour rechercher des sous-marins et autres ressources culturelles immergées, dans le cadre du programme de patrimoine maritime de la NOAA. La trouvaille, en août 2013, tient presque du hasard. « La trouver là où nous l’avons trouvée était totalement inattendu. Toutes nos recherches indiquaient qu’il se trouvait plus au large », confiera Kerby.
L’identification formelle ne doit rien au hasard, en revanche. L’équipe du HURL a identifié le site de l’épave en passant méticuleusement au crible les données de sonar à balayage latéral et multifaisceaux, et l’épave a été formellement identifiée grâce à des éléments comme sa rampe de lancement d’avions, sa grue de pont, la configuration de ses tubes lance-torpilles et ses feux de poupe. Les stigmates du naufrage restent visibles près de sept décennies plus tard : les traces des trois torpilles sont encore visibles, et les vestiges du hangar à avions et du kiosque du sous-marin semblent s’être séparés de l’épave sous le choc des explosions.
Détail révélateur du poids diplomatique de cette découverte : l’annonce publique n’a pas suivi immédiatement la plongée. Le I-400 a été découvert en août 2013, mais l’annonce n’a été faite qu’après que la NOAA a examiné ses conclusions avec le département d’État américain et des responsables du gouvernement japonais. Même six décennies après les faits, remuer l’histoire d’un sous-marin de guerre nippon coulé par les Américains reste un sujet à manier avec précaution.
Une chasse aux épaves qui continue
Le I-400 n’était pas le premier de sa lignée à refaire surface. Son sister-ship, le I-401, avait déjà été retrouvé au large d’Oahu en 2005. Depuis, les expéditions du HURL ont localisé quatre des cinq sous-marins sabordés dans les eaux hawaïennes. Un cinquième, le I-23, demeure introuvable : l’emplacement de ce sous-marin et la dernière demeure des 96 marins japonais à son bord se trouvent probablement quelque part au large du sud d’Oahu, sans que personne n’ait encore réussi à le localiser précisément.
L’épisode le plus spectaculaire de cette saga sous-marine viendra deux ans plus tard. En 2015, une chaîne de télévision japonaise finance une plongée supplémentaire pour retrouver le fameux hangar à hydravions, séparé du reste de la coque lors du naufrage. Le succès de la découverte initiale a généré un tel engouement que la chaîne publique japonaise NHK a proposé aux chercheurs une plongée supplémentaire d’une journée pour retrouver ce hangar, un pari puisque personne ne savait où la pièce avait pu dériver en se détachant du sous-marin. Le pari a payé : la pièce manquante du puzzle a fini par être localisée, complétant enfin le tableau d’un des sous-marins les plus ambitieux jamais construits, et l’un des plus discrètement effacés de l’histoire navale.
Sources : fascinant-japon.com | forummarine.forumactif.com


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