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Depuis le fond des âges, les humains ont cherché à percer l’énigme du temps, entre leur aspiration à l’éternité et la temporalité de leur condition. Monique Durand est allée sur la route du temps qui va et qui vient, entrant à tâtons dans sa chair. Quatrième article de huit.
La chance. On annonçait du temps maussade, voilà que le ciel est d’azur. Vartan, mon guide, vient me chercher au cœur d’Erevan, capitale arménienne. Direction : les montagnes du Caucase, qui cernent la ville, forteresse d’environ 300 000 km2 qui s’élève entre les mers Noire et Caspienne, baignée par sept fleuves, dont les mythiques Tigre et Euphrate. Le massif immense fut un axe de passage pour le commerce « où convergeaient, écrit la spécialiste Françoise Ardillier-Carras, les possessions du Tsar (Russie), du Sultan (Turquie) et du Shah (Iran) », source des tensions que l’on peut imaginer. Nous roulons vers l’est, vers le pays rural arménien, où vit un tiers de la population. Avec un but : apercevoir la déesse.
Comme le soleil est de la partie, nous devrions pouvoir la repérer, l’observer, scruter l’immortelle dont tout le monde me parle ici, ce que les Arméniens chérissent plus que tout au monde, leur montagne sacrée, coiffée de neige et souvent nimbée d’une ouate de nuages, l’Ararat. Oui, le mont Ararat sur un flanc duquel, selon le récit mythique, Noé se serait échoué avec son arche après le Déluge, dans ce que l’Ancien Testament décrit comme une sorte de paradis terrestre. C’est là que Ève aurait croqué la pomme défendue. Ah ! ce brave Adam qui, lui, a résisté au fruit interdit…
J’attends l’apparition
La ville est derrière nous. On grimpe en altitude, la neige est de plus en plus présente dans le paysage. De grands oiseaux inconnus volettent devant la voiture, leurs ailes en éventail. Nous roulons sur une route tout en serpentins, au milieu des vignes et des vergers, abricotiers, pommiers, poiriers, noisetiers. Observons des croix arméniennes semées çà et là. Croisons des panneaux indiquant l’emplacement de campings. L’été, de nombreux Arméniens du cru ou de la diaspora, mais aussi des Russes et de plus en plus de touristes internationaux, viennent s’y mettre au vert et humer l’air des hauteurs caucasiennes et du paradis terrestre. L’Arménie fut une république socialiste soviétique pendant 70 ans, jusqu’en 1991. Quant à sa diaspora, conséquence de siècles d’exodes et d’exils, elle est composée de 8 millions de personnes disséminées dans le monde entier, soit presque trois fois plus que les habitants du pays lui-même. Le Canada compte près de 69 000 habitants d’origine arménienne, dont 27 000 vivent au Québec1.
J’attends. J’attends de voir enfin, excitée comme une enfant. Vartan, au volant, se tait, guettant ma réaction. Soudain, au détour d’un lacet, il surgit, je sais que c’est lui, et pas un autre, je l’ai vu sur des images, lui, objet de dévotion, c’est le mont Ararat fameux. Montagne belle comme le jour, magnétique. Pas assez d’yeux pour embrasser sa silhouette monumentale, plus élevée que le mont Blanc, et la dentelle neigeuse qui la recouvre. Ce contraste en fait peut-être la magie. Sa chair protectrice est inscrite sur les armoiries du pays, représentée, chantée, déclamée par les artistes. Ararat est d’ailleurs le titre d’un film du réalisateur canadien Atom Egoyan, d’origine arménienne. Ararat, trônant dans le paysage comme un bateau sur la mer. Incarnant pour les Arméniens une permanence quand tout est fugace, une consolation quand tout accable. Ararat, les six lettres de la pérennité.
Des mots de Rima Darbinyan, 31 ans, rencontrée à Erevan, me reviennent. « C’est le symbole de mon pays. Il représente la mémoire et le temps. » Elle arborait un tout petit tatouage sur un bras, pas plus gros qu’une pièce de monnaie. « Le tatou de l’éternité, me dit-elle, vous en verrez partout ici. » Ararat éternel, intimement lié à l’histoire de l’Arménie, faisant corps avec elle.
Un corps aujourd’hui démembré, disloqué. Car le mont Ararat n’est pas, n’est plus situé en Arménie, mais en Turquie, depuis le traité de Lausanne de 1923, qui faisait de l’Arménie une province turque, alors que les puissances de l’après-Grande Guerre redessinaient les frontières. Violent traumatisme pour les Arméniens. L’incarnation la plus ultime de leur identité se trouve maintenant en terre hostile. Car c’est peu dire que les Arméniens ne portent pas leur puissant voisin turc dans leur cœur, après le génocide de 1915.
Mais « les lois de l’imaginaire ignorent la rupture spatiale », écrit la géographe Françoise Ardillier-Carras2. Les Arméniens continuent de considérer que l’Ararat est leur, visible d’un peu partout de leur côté. Étoile inaccessible, qu’ils ne peuvent que dévorer du regard, la frontière arméno-turque étant fermée depuis 1993.
« Il faut se battre avec le temps »
« Plus jeune, je croyais que le temps guérissait, confie Rima. Aujourd’hui, je crois plutôt qu’il faut se battre avec lui. » Se battre pour être, pour exister. C’est le lot de l’Arménie depuis des siècles. Ici, tout est enjeu existentiel, la guerre jamais très loin derrière ou devant.
Persuadée, comme de nombreuses personnes en ce pays, qu’il y aura tôt ou tard une autre guerre provoquée par l’Azerbaïdjan, traditionnel allié de la Turquie, Rima se promet de s’engager comme volontaire, au grand désespoir de sa famille. « N’y pense même pas », lui répète sa mère. « Je ferai à ma tête », lui répond intérieurement Rima. Après avoir avalé tout rond l’enclave arménienne du Haut-Karabakh, en 2023, le géant turc et son affidé, l’Azerbaïdjan, lorgnent maintenant le sud de la République d’Arménie, la région appelée Zanguezour. Cette conquête leur assurerait une continuité territoriale est-ouest, actuellement verrouillée par l’Arménie.
« Le temps verra », écrit Pascal Quignard dans Les heures heureuses. Oui, le temps verra.
Rima au visage d’ange, une casquette noire enfoncée sur le crâne, éprouve du remords quand elle pense à toutes les guerres auxquelles elle n’a pas participé pour défendre son pays. « Je me sens coupable, comme vous ne pouvez pas l’imaginer. Coupable de manger, de rire, coupable de vivre. » Sa sœur lui suggère de consulter un psy. « Je ne veux parler de ça à personne. » Elle a voulu s’enrôler dans l’armée. On lui a dit non, croit-elle, parce qu’elle est une femme « Je veux me battre dans les tranchées comme un homme ! » Mourir pour l’Arménie ? Réponse sans appel. « Je me bats pour vivre, pas pour mourir ! »
Au lieu d’être soldate, elle est devenue guide touristique, « pour sensibiliser les gens d’ici et d’ailleurs aux enjeux de notre pays ». « Un jour, poursuit-elle, nous récupérerons nos terres et l’Ararat. Peut-être pas de mon vivant. Peut-être même jamais. »
Le désespoir ? Une seconde peau chez les Arméniens. Ils n’espèrent plus, ils vivent. « Bientôt, nous monterons sur les hautes cimes, nous jetterons nos douleurs au vent du sud et nous bâtirons une maison au milieu des bruyères 3. » Les Arméniens vénèrent les poètes qui, depuis toujours, ont accompagné leur destin.
Genre littéraire le plus ancien, la poésie transcende le temps et les frontières. En cette époque de folie guerrière qui est la nôtre, elle aide à vivre. Un étang à Orford, dans les Cantons-de-l’Est, sur le cours de la rivière aux Cerises, porte le nom du plus célèbre des poètes arméniens, Sayat Nova.4 J’irai voir cet étang.
Pour l’instant, j’ai les yeux fixés sur le poème de pierre et de neige droit devant nous, l’Ararat immémorial. Vartan a immobilisé la voiture. Nous nous taisons. « Ce sommet a une âme », écrit Françoise Ardillier-Carras, une âme enveloppante comme des bras aimants.
Samedi prochain : Le temps des pierres
1. D’après le recensement canadien de 2021 et d’après le Portrait statistique 2016 du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec
2. Françoise Ardillier-Carras, extrait paru dans la revue La géographie en 2015. Source : cairn.info.
3. D’après un texte populaire ancien. Extrait cité dans Rose de Diarbékir. Une passion arménienne, de Corinne Zarzavatdjian, Presses de la Cité, 2023.
4. L’œuvre du poète et troubadour Sayat Nova (1712-1795) a consolidé la langue arménienne et ses traditions poétiques. Source : armenian-history.com.


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