Rien que pour le début du spectacle, il faut aller voir Nous ou le paradoxe du hérisson, au Théâtre du Loup, à Genève, jusqu’au 15 mars. Dans un alignement de lianes (très beau décor de Neda Loncarevic), une cordée de cinq individus en jupes et en couleur avancent au rythme de Coco, leur leader, et ne remettent en question ni leur place dans la file, ni leur autonomie. Peu après, lorsque les racines d’un arbre sortent de terre, puissante évocation de la famille, les encordés tentent bien une échappée, mais tiennent plus aux liens qu’à leur liberté.
On rit beaucoup de ces empêchements interprétés de façon clownesque par les cinq comédiens et on embarque volontiers pour une heure d’exploration de «ce qui fait famille» avec Muriel Imbach comme guide. La metteuse en scène a construit ce spectacle, aussi vif qu’attachant, en interrogeant 100 enfants, notamment dans le cadre d’ateliers organisés en milieu scolaire par l’association genevoise proPhilo. Résultat, on y croise tous les possibles en matière d’identités, de combinaisons familiales et de rapports au vivant.
Ni trop près, ni trop loin
Le paradoxe du hérisson? C’est un principe philosophique qui a été démocratisé par Schopenhauer, explique Muriel Imbach, et qui démontre que, même s’il a des piquants qui peuvent blesser, voire tuer, le hérisson a aussi besoin de chaleur et doit donc se tenir pile à la bonne distance avec ses congénères. Une affaire de nuances qui, sur la scène du Loup, se traduit par un jeu des appartenances. Qui aime les pommes? Qui a le nombril rentré? Qui aime être seul? Accompagné?
Lire aussi: «Après des années de souffrance, j’ai décidé d’arrêter les Noëls en famille et de les fêter exclusivement entre amis»Les protagonistes choisissent leur camp à chaque échéance et comprennent qu’appartenir à la même famille n’empêche pas d’être différent. Auparavant, les drôles ont été déstabilisés par l’arrivée d’une intruse, Selvi (Selvi Pürro) qui leur a simplement demandé pourquoi ils étaient attachés. Stupéfaction des intéressés qui ne s’étaient jamais posé cette question! Dézinguer les stéréotypes et penser en dehors de la boîte sont aussi des réflexes que la compagnie La Bocca della Luna souhaite inculquer aux enfants.
Voilà pourquoi, quand les protagonistes remontent à leurs origines et que la plupart comprennent que leur famille vient de partout, Muriel Imbach induit que le déplacement n’est pas que géographique: Bips (formidable Pierre-Isaïe Duc) vit certes sur la terre de ses ancêtres depuis plusieurs générations, mais doit faire preuve d’ouverture d’esprit pour accepter que sa sœur soit devenue un garçon.
Le cri qui libère
On aime encore le cri qui libère. Quand les protagonistes ont une préoccupation qui les enferme, ils se balancent sur une liane et lancent à la cantonade l’objet de leur obsession. Jolie manière d’inviter les enfants à communiquer et à se débarrasser de leurs démons.
Dans le jeu, les comédiens grossissent volontiers le trait. Surtout Cédric Leproust, dont le personnage a une petite tendance à l’irritation, et Fredéric Ozier, qui a de la peine à lâcher la plante qu’il a adoptée. Coco la leader (Coline Bardin) doit apprendre à lâcher le contrôle, tandis que Babo (Linna Ibrahim) doit parvenir à se mettre en colère plus souvent…
Résolument positif, ce spectacle assure qu’on peut toujours se réinventer et que le concept de famille est infini. Ainsi, des amis, des animaux, mais aussi des plantes ou même des lieux peuvent entrer dans la définition. «La famille comme quelque chose de plus grand», c’est le pari que font Muriel Imbach et ses comédiens si pertinents.
Nous ou le paradoxe du hérisson. Genève, Théâtre du Loup, jusqu’au 15 mars,


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