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Ce n’était pas la place Saint-Pierre de Rome, mais tout comme. Samedi soir, les papes du math rock microtonal Angine de Poitrine ont transformé la Place des Festivals en lieu de culte : à perte de vue, des spectateurs formant un triangle au-dessus de leurs têtes avec les deux mains, le signe de quelque chose d’assurément joyeux, rythmé et rassembleur. En cette belle soirée chaude d’été, l’improbable duo rock expérimental a joué devant l’une des foules les plus imposantes de l’histoire du Festival international de jazz de Montréal.
Les dévots avaient fière allure au centre-ville. On les voyait arriver de loin avec leurs vêtements à pois, leurs t-shirts du groupe, parfois même leurs costumes artisanaux.
Sur les réseaux sociaux circulait dès 13 h une photo d’un fan, affublé du casque triangulaire et des nattes dorées du guitariste-bassiste Khn de Poitrine, déjà planté devant la scène, attendant le début du concert du duo prévu à 21 h 30. À 19 h déjà, la Place des Festivals atteignait presque sa pleine capacité ; trente minutes avant le début du concert, le public, venu voir gratuitement le groupe rock de l’heure sur la planète, refoulait sur la rue Jeanne-Mance au sud de Sainte-Catherine, sur le côté ouest derrière les bars et au nord de la grande scène, où des écrans relayaient la performance.
Avait-on déjà vu autant de spectateurs pour un concert extérieur gratuit au FIJM ? Entre nous s’est dégagé un consensus : lors du concert de Stevie Wonder, le 30 juin 2009, quelques semaines avant l’inauguration de la Place des Festivals fraîchement construite (et la scène était dans le sens opposé, près de la rue Sainte-Catherine).
Exécution et technique parfaites
Tout ça pour quoi (à pois noirs et blancs) ? Une sacrée bonne performance d’Angine de Poitrine, qui a passé les derniers mois à se produire devant les scènes d’Europe et d’Amérique. Arrivé passé 21 h 30, le duo a salué la foule dans sa langue extraterrestre, enfilade de borborygmes entre lesquels on discerne parfois quelques mots français. Et bang !, les premières pulsions de basse d’Angor, qu’on retrouve à la fin de l’album Vol. II, paru en avril dernier : le rythme tendu et saccadé de Klek de Poitrine forme le squelette sur lequel son jumeau cosmique Khn accroche ses boucles de guitare.
Angine de Poitrine fait monter d’un cran l’énergie avec Yor Zarad, elle aussi du récent album. La plus « métal » de l’album, peut-être même de leur courte discographie — les riffs de guitare qui giclent, la batterie dans le tapis. Ça paraît que ces deux-là enfilent les concerts depuis des mois, l’exécution, la technique, sont parfaites.
Or, le duo a justement choisi de faire ce qu’il sait le mieux faire, sans préparer de numéro spécialement pour l’occasion grandiose que leur a présenté le Festival. Pas d’effets de scène (hormis ces spectaculaires costumes), ni d’invités spéciaux : ce concert est, à quelques nuances près, exactement celui donné au Club Soda, deux fois plutôt qu’une, en avril dernier, et répété depuis dans tout plein de pays.
Et ça marche, du feu de dieu. Le public boit ce rock bizarre jusqu’à la lie. Tressaille en reconnaissant le motif de basse pointilleux qui introduit Mata Zyklek (de Vol. II), avant que Khn y ajoute un riff de guitare fatiguant comme un maringouin que tente de chasser Klek avec ses baguettes.
Ça marche, envers et contre les attentes du marché de la musique pop, avec un son qui ne fait aucun compromis métissant le post-punk, le rock progressif, le rock psychédélique, les mélodies accrocheuses et les rythmes dansants avec les envolées atonales et des signatures rythmiques qui fracassent le moule du 4/4. Ça marche chez nous depuis un an – le groupe avait créé la commotion sur une scène extérieure du Festival d’été de Québec en juillet 2025 –, partout au monde depuis la publication d’une vidéo en janvier 2026. Ça marche sans l’appui des radios commerciales, qui devraient en tirer des leçons, en commençant par celle-ci : il y a dans le grand public un appétit pour des musiques qui sortent du cadre, qui osent, et qui ont du cœur. Une musique faite par des musiciens de chez nous, de surcroît !
La finale fut de toute beauté, le groupe alignant Sarniezz, l’hyper-accrocheuse Fabienk (en souhaitant joyeux anniversaire à leur manager Sébastien, qui est venu danser sur scène) et Sherpa devant une Place des Festivals qui sautillait de joie. Ces bibittes de scènes et leur rock étrange ont accompli le nécessaire en ces temps rugueux, celui nous réunir pour une folle et belle soirée.


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