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À l’ombre des cheminées : le douloureux dialogue de Rouyn-Noranda

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Bien visibles depuis le Vieux-Noranda, les deux cheminées de la Fonderie Horne tranchent le ciel de la ville. Elles sont approvisionnées jour et nuit par un immense four industriel, chauffé à près de 1200 °C : le réacteur Noranda.

Shawn Smith connaît bien ce secteur. Président du syndicat des travailleurs, il le décrit comme le cœur de la fonderie. Depuis son bureau, dans l’édifice indépendant où loge le syndicat, il en parle sans cacher son inquiétude pour celles et ceux qui l’alimentent.

Ce sont ces cœurs-là qui l'obsèdent.

On n’a plus assez de personnes pour opérer. On ne peut pas se permettre d’en perdre plus dans le secteur fonderie, déplore-t-il.

Shawn Smith est songeur.

Pour maintenir la production, des travailleurs et travailleuses enchaînent les heures supplémentaires, selon Shawn Smith.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Perron

Les départs se multiplient à l’usine. Cinquante-six personnes ont quitté l’entreprise en l’espace de huit mois. Les gars veulent que ça fonctionne, dit Shawn Smith. C'est des guerriers qu'on a, là-dedans. Mais ils sont brûlés.

En 2019, une étude de la santé publique a révélé que les enfants du quartier Notre-Dame faisaient face à une surexposition à l’arsenic. Le dossier s’est depuis étendu au-delà des seuls enjeux de seuils et d’échéances réglementaires, jusqu’à mettre sous pression le tissu social et la confiance envers les institutions.

Psychologiquement, les travailleurs l'ont subie assez fortement, précise Shawn Smith.

Les propos de Shawn Smith font écho à ce que j’ai observé cet hiver au conseil municipal de Rouyn-Noranda. Dans une ambiance tendue, des dizaines de travailleurs et de travailleuses ont interpellé les membres du conseil pour manifester leur ras-le-bol et leurs craintes pour leur gagne-pain.

La tension est lourde, je pense que tout le monde le sent. On est tous fatigués. En tout cas, moi, je suis fatiguée. Fatiguée des trois dernières années, déplorait Marie-Maude Turcotte devant les élus, en février.

Un collègue m’a rapporté que sa fille de 9 ans lui a demandé, en larmes, si l’usine allait fermer. Un autre m’a confié être au bord du divorce tellement l’angoisse se répercute dans son couple. Un dernier m’a dit que son fils de 11 ans a vécu de l’intimidation à cause de sa casquette de la Fonderie Horne.

Comme journaliste à Radio-Canada, j'ai rarement été témoin d’une émotion aussi vive ailleurs que dans un palais de justice. La dernière fois remontait à l’annonce de la zone tampon, créée justement pour éloigner 200 familles de la Fonderie Horne.

Gabriel Poirier tend son cellulaire vers Shawn Smith pour enregistrer l'entrevue.

Le journaliste Gabriel Poirier couvre les questions liées à la qualité de l’air à Rouyn-Noranda depuis plusieurs années.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Perron

Shawn Smith reconnaît que les militantes et militants ont joué un rôle salutaire pour faire bouger les discussions sur les émissions polluantes. Ce qu’il déplore, c’est le peu d’égard accordé aux positions de son syndicat, noyées sous les enflures médiatiques et la désinformation qui circule sur les réseaux sociaux.

Il ne dit pas que les récents résultats de la Fonderie Horne sont suffisants, seulement que l’usine peut changer. Donnez-nous le temps d'y arriver. C’est frustrant quand on entend parler dans les médias que "Rouyn-Noranda est exposé". On ne peut plus dire ça aujourd’hui, plaide le dirigeant syndical.

Shawn Smith donne à cet égard l’exemple des systèmes de ventilation et de captage, censées diminuer les émissions de la seule fonderie de cuivre au pays.

Découvrir la peur

Le conflit ne se limite plus aux réseaux sociaux et aux conseils municipaux. Comme dans une cour d’école, il déborde parfois au bureau.

Marie-Ève Gauthier Arseneault en a fait l’expérience l’automne dernier, même si elle n’a jamais travaillé à la Fonderie Horne. Elle m’a montré le message de son ancien employeur, lequel lui demandait d’effacer une publication où elle exprimait sa gêne à l’endroit du soutien accordé à la fonderie par plusieurs entreprises.

Je n’ai pas voulu créer de discorde, j’ai supprimé la publication, mais je me questionne. Pourquoi je n'ai pas le droit de nommer mon inconfort, alors que mon [ancien] employeur peut se positionner de façon aussi ouverte? Ça crée une espèce d’omerta sous couvert de loyauté envers des entreprises.

Marie-Ève Gauthier Arseneault devant le lac Osisko, l'hôpital de Rouyn-Noranda et les deux cheminées de la fonderie.

Marie-Ève Gauthier Arseneault s’est sentie « démunie et trahie » par la décision du conseil de ville.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Perron

Je suis d’abord allé la rencontrer pour parler de cet incident. Notre conversation a toutefois rapidement bifurqué vers quelque chose de plus intime.

Marie-Ève a reçu un diagnostic de cancer du sein à 25 ans. Les analyses génétiques ont révélé une mutation BRCA2, également présente chez sa mère et sa grand-mère, qui prédispose au cancer du sein et de l’ovaire.

Aucun lien ne peut être établi avec les émissions de la fonderie. Marie-Ève le sait. Le doute s’est quand même installé quand la contamination atmosphérique s’est mise à accaparer l’espace public.

À la base, quand j’ai eu le diagnostic, ce n’était pas des enjeux qui étaient nommés, relate-t-elle. Avec le recul, maintenant qu’on est au courant de la toxicité des émanations, j’ai un goût amer et un sentiment de culpabilité envers mes enfants [...] Si je reste dans le milieu qui m’a peut-être rendue malade, est-ce que je cours le risque de redévelopper un cancer?

Âgée de 34 ans, l’Abitibienne vit un profond déchirement.

On a tellement de richesses, de forêts, de lacs, et une culture extraordinaire. C’est dur de se dire qu’on sacrifie ça pour une fonderie. Et se faire dire : "Si vous n’êtes pas contents, quittez la région". Je ne peux pas déraciner ma famille au complet. Je suis séparée du père de mes enfants. Partir, ce n’est pas une option, clarifie-t-elle.

Résister

Le sentiment de trahison revient souvent dans les conversations. Chez certaines militantes du collectif Mères au front, comme Céline Lafontaine et Johanne Alarie, il est devenu le moteur même de leur engagement.

Johanne Alarie et Céline Lafontaine discutent à une table autour d'un café.

La confiance de Johanne Alarie envers le conseil municipal est ébranlée, alors que Céline Lafontaine a perdu la sienne. Ni l’une ni l’autre n’a confiance en Glencore.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Perron

Le conseil municipal du 9 février 2026 a laissé des traces profondes. C’est lors de cette soirée que les élus municipaux ont annoncé soutenir Glencore, propriétaire de la Fonderie Horne, dans son bras de fer avec Québec, pour repousser les cibles de diminution.

J’étais dans un état d’abattement total. J’ai figé pendant deux jours après les violences subies le soir même. Ma première pensée, ç’a été de tout arrêter, confie Céline Lafontaine.

Johanne Alarie a fait de son militantisme un mode de vie. Nouvellement à la retraite, elle préférerait passer ses après-midi dans la forêt, à entretenir des sentiers. À la place, elle lit des rapports de santé publique, surveille le dossier et pose des questions. Sa confiance envers les membres du conseil est ébranlée, alors qu’elle est inexistante envers la direction de Glencore.

Les mots « Nous sommes le contre-pouvoir » sont écrits sur une douillette.

Johanne Alarie ne peut pas ignorer les enjeux de la qualité de l’air.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Perron

Céline Lafontaine a rejoint Mères au front en partie parce que les risques ne lui ont pas été présentés lorsque sa famille s’est établie à Rouyn-Noranda. En 2018, ses premières connaissances lui décrivaient les émanations des cheminées comme des vapeurs d’eau.

J’ai eu un très bel accueil quand je suis arrivée, constate-t-elle. On m’a parlé de la ville universitaire, de la ville culturelle, des festivals, du dynamisme entrepreneurial. Mais, pourquoi, dans le cas de la fonderie, je n’ai jamais eu d’informations réelles facilement?

Les deux femmes sont sensibles à la détresse exprimée par les travailleurs et travailleuses. Céline Lafontaine se demande cependant si celle-ci ne contribue pas à créer un déséquilibre dans le débat public. Personne n'a le monopole de la souffrance, dit-elle. Une victime est inattaquable. Donc nous, en face, on devient les méchantes.

Johanne Alarie ne compte pas baisser les bras pour autant. Sereine, elle cite une étude sur les écoémotions en rappelant que la colère peut être saine lorsqu’elle agit comme moteur.

Les luttes qu'on perd, ce sont celles qu'on abandonne, signale-t-elle. Je vais continuer de militer pour la qualité de l’air et un environnement sain à Rouyn-Noranda.

Le plus tôt possible

Au cœur de cette crise de confiance, la santé publique tente, elle aussi, de préserver sa crédibilité. Au moment où je l’ai contactée, la Dre Omobola Sobanjo, directrice de la santé publique pour l’Abitibi-Témiscamingue, songeait à clarifier publiquement son rôle dans ce dossier.

Même si on n’est pas nécessairement entendu dans les médias, ça ne veut pas dire qu’on ne joue pas notre rôle. On est présent autour de la table et on apporte des discussions.

Assise près d'un drapeau du Québec, Omobola Sobanjo regarde à sa droite.

La Dre Omobola Sobanjo rapporte que, trop souvent, son silence est interprété par le public comme une absence. Elle affirme que c’est loin d’être le cas.

Photo : Radio-Canada / Jessica Gélinas

La Dre Sobanjo m’a reçu à l’entrée du pavillon Gabrielle-Laramée, à l’heure exacte de notre rendez-vous. Elle m’a proposé de prendre les escaliers plutôt que l’ascenseur pour gagner son bureau, commençant à me parler, dès les premières marches, de la façon dont elle perçoit sa fonction.

Depuis le début, sa recommandation est la même. Il faut réduire les émissions pour se rapprocher de la norme provinciale de 3 nanogrammes d'arsenic par mètre cube d’air (ng/m3). Comme la Santé publique émet des recommandations, la Dre Sobanjo comprend que plusieurs facteurs peuvent retarder leur application.

Les contaminants, dont l’arsenic, peuvent avoir des effets sur la santé à la suite d’une exposition prolongée. C’est bien documenté qu’il n’y a pas de seuil pour lequel il n’y a aucun risque.

Elle insiste sur une priorité immédiate : atteindre le 15 ng/m3 le plus rapidement possible, bien qu’un telle mesure soit cinq fois supérieure à la norme provinciale. Prolonger l’exposition d’une population qui respire depuis des décennies plusieurs contaminants augmente le risque de développer des maladies chroniques, pas seulement certains cancers, rappelle-t-elle.

Il n’y a aucune juridiction qui accepte un seuil à 45 ng/m3 d’arsenic [le plafond actuel]. Ce n’est pas un risque acceptable. Plus tôt on pourra sortir de là, mieux ce sera pour notre population.

À la limite de son stationnement, la Fonderie Horne affichait, en 2025, une concentration moyenne d’arsenic de 40,9 ng/m3, contre 39,1 ng/m3 en 2024.

Un nouveau chapitre

Malgré leurs divergences, Shawn Smith et Céline Lafontaine croient qu’une sortie de crise fondée sur le dialogue demeure possible. Le dirigeant syndical encourage la collectivité à s’entendre sur une nouvelle cible pour l’arsenic, adaptée à la réalité de Rouyn-Noranda et inférieure à 15 ng/m3.

La militante, de son côté, pousse pour que les groupes citoyens retrouvent un réel pouvoir décisionnel. La Dre Omobola Sobanjo formule un constat semblable et insiste pour que nous continuions à travailler ensemble.

Si on est capables de se faire confiance et de se respecter dans ce qu’on pense et dans ce dont on a besoin, on peut trouver une solution. Malheureusement, on ne s’en va pas par là, ajoute la représentante de Mères au front.

Le maire Gilles Chapadeau, lui, mise sur le temps. La position du conseil en soutien à Glencore relevait, selon lui, du pragmatisme. On ne voulait pas que notre municipalité continue de vivre dans cette incertitude-là [menaces de fermetures, suspension des investissements], se défend-il. On a déjà été 1000 ng/m3 [en 2000], on est aujourd’hui à 45 ng/m3. Continuons d’investir, continuons de faire des progrès.

Il fonde beaucoup d’espoir sur les investissements promis par Glencore. Le maire reconnaît qu’une confiance est à rebâtir avec l’entreprise.

Les membres du conseil municipal Vicky Brazeau et François Gagné, du Parti virage, retiennent plutôt des dernières années l’émergence d’une nouvelle conscience citoyenne, capable de poser des questions autrefois marginales. Leur parti s’est opposé aux assouplissements accordés à Glencore.

Vicky Brazeau et François Gagné marchent dans le quartier résidentiel où se trouve la fonderie.

Vicky Brazeau et François Gagné croient qu’il faut penser les projets économiques dans leur globalité, et non plus seulement en fonction du potentiel de croissance.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Perron

Contrairement à ce que certains disent, la mobilisation citoyenne ne porte pas atteinte à la réputation de la ville, estime Mme Brazeau. À travers le monde, les gens regardent Rouyn-Noranda et voient des citoyens qui se tiennent debout devant l’industrie. On n’est pas en train de tourner la page. On commence un nouveau chapitre dans cette histoire.

Un chapitre qu’elle et lui veulent écrire en diversifiant l’économie locale, en soutenant les familles de la zone tampon et en n’offrant plus de chèques en blanc aux grandes entreprises.

Je pense que cette lutte a quand même rapproché des gens, complète François Gagné. Elle nous a permis de discuter de notre avenir pour la ville. Il faut garder cette vigilance citoyenne. Si on nous présente une initiative, on ne parlera plus seulement des nouveaux emplois. On pensera aux appartements, aux maisons et aux garderies qui doivent venir avec.

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