Une cantoche à néons comme il y en a des milliers en Espagne. Jambons suspendus, bouteilles en cascade derrière un bar qui regorge d’appels à la gourmandise, gamins qui slaloment entre les tables. Au restaurant du Real Sociedad Club de Campo, la chaleur de la vie fait oublier la froideur du mobilier. Signe particulier de l’établissement à la sortie d’El Palmar, pueblo de 25 000 âmes lové au sud de Murcie entre une bretelle d’autoroute et une chaînette montagneuse: sa baie vitrée donne sur les courts qui ont vu naître Carlos Alcaraz.
C’est là que le numéro 1 mondial, parti cette semaine à l’assaut de l’Open d’Australie (2e tour mercredi matin devant l’Allemand Yannick Hanfmann), seul titre du Grand Chelem qui lui manque à 22 ans, a longtemps bu ses sodas à l’orange. Entre deux entraînements, il y avait foot ou basket, les sauts dans la piscine qui égaie le complexe de huit hectares et les sessions face à l’implacable mur vert.
«On voyait Carlitos tous les jours et, même s’il était le fils du directeur, il restait un gamin de l’école comme les autres, se souvient avec tendresse Antonio Nicolas, employé du club depuis près de vingt ans. C’était le même qu’aujourd’hui, bon, généreux et toujours avec le sourire, puisqu’il faisait ce qu’il aimait le plus: jouer au tennis. Grâce à son succès, il a mis notre club, El Palmar et même Murcie sur la carte. Nous sommes très fiers de notre champion et de l’image qu’il véhicule.»
Lire aussi: Stan Wawrinka honore son invitation à l’Open d’Australie en atteignant le deuxième tourCarlos Alcaraz, dont la bouille s’affiche sur une fresque déjà défraîchie à l’entrée de la ville et sur la façade des services sociaux, rend bien cette affection à son fief. L’envie de profiter d’un bout de jeunesse et son statut de star peuvent certes le conduire à Ibiza ou Miami. Mais le jeune homme voue une fidélité absolue à ses racines, ses potes et sa famille. Souffler, se tirer la bourre aux jeux vidéo avec les trois frangins, passer du temps dans l’appartement familial à 200 000 euros, dont le modeste coin télé a été rendu célèbre sur les réseaux sociaux, c’est au bled que cela se passe.
«Viens vite, il se passe un truc sur le court No 13»
Depuis la rupture avec Juan Carlos Ferrero, mi-décembre sans crier gare, c’est aussi là que le Murcien a trimé en vue de la nouvelle saison. Pour tenter d’expliciter l’éviction inattendue de son coach historique, outre l’importance des sous et l’usure des ego, les médias espagnols ont mentionné le désir du joueur de s’émanciper pour mieux se recentrer auprès des siens. D’autant qu’il y a tout ce qu’il faut à El Palmar, où le champion et son père possèdent leur propre académie au sein du club, avec gymnase, sauna et autres commodités – le chef étoilé Pablo Gonzalez cuisine un smash boisé plus loin.
Lire aussi: Après 7 ans, Carlos Alcaraz se sépare de son entraîneur et mentor Juan Carlos FerreroJuan Carlos Ferrero, c’était le deuxième papa, celui qui permit à la fusée de décoller. Son successeur Samuel Lopez, déjà intégré au staff depuis fin 2024, optimisera-t-il la maturation du phénomène? «Il s’agit d’un très bon entraîneur, qui connaît très bien le circuit pour avoir notamment collaboré avec Nico Almagro [ex-no 9 mondial] et Pablo Carreño Busta [ex-no 10], nous dit Kiko Navarro. Je suis persuadé qu’il se sentira très bien avec lui. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé avec Juan Carlos Ferrero. Mais s’ils se sont arrêtés là, c’est parce que c’était la meilleure solution pour Carlitos, qui a besoin de se sentir à l’aise dans son cocon. Sinon, ça peut devenir dangereux.»
Kiko Navarro est l’une des personnes qui connaît le mieux le prodige, puisqu’il l’a eu sous son aile dès ses 9 ans et jusqu’à ses 15 ans, avant le départ pour la Ferrero Tennis Academy. Le technicien, engagé pour 3000 euros mensuels par Carlos senior afin de s’occuper exclusivement de son rejeton, n’oubliera jamais le premier jour où il a vu l’oiseau. «Quelqu’un m’a appelé pour me dire: «Viens vite sur le court no 13, il se passe un truc», raconte-t-il l’œil brillant. Carlitos, une brindille de 4 ans, était en train de taper des balles avec son père qui, en plein échange, lui a tout d’un coup demandé de faire un revers coupé. Son geste était à ce point parfait [il le mime] qu’il y avait quelque chose de surréaliste. Je n’en croyais pas mes yeux, je n’avais jamais rien vu d’aussi fou sur un court, en fait. Alors quand il sort une volée devant laquelle tout le monde se frotte les yeux, moi, je ne suis pas surpris. Parce que j’ai eu le privilège de voir très vite qu’il était capable de faire des choses que les autres ne font pas.»
Parti seul en Russie à 14 ans
Carlos Alcaraz, petit-fils de Carlos tenista et profesor, fils de Carlos tenista et profesor, avait croisé des fées en vol. Son entourage a ensuite eu l’intelligence et l’humilité de s’effacer pour le confier à d’autres, sans jamais le lâcher non plus. Il ne restait «plus qu’à» polir le diamant, canaliser les émotions et blinder la tronche. Cette dernière, chance ultime, est elle aussi bien faite.
«Il avait un côté très compétitif dès son plus jeune âge, l’esprit de celui qui n’a peur de rien, qui veut toujours rivaliser avec les autres et progresser», se souvient Antonio Nicolas, impressionné par le culot et la détermination de l’ado, parti seul en Russie à 14 ans pour rejoindre une sélection junior, un jour où personne ne pouvait l’accompagner. Au même moment, la Fédération espagnole souhaite attirer le petit génie en son sein, à Barcelone. La réponse des parents est non. Trop loin, trop tôt pour quitter le nid.
Lire aussi: Six ans après son dernier Open d’Australie, Roger Federer a enfin fait ses adieux au «Happy Slam»«Carlos et Virginia sont des gens magnifiques, d’une humilité incroyable, qui ont toujours su suivre les enfants sans jamais les étouffer», témoigne Loli Moreno, qui a vu passer les quatre fils à l’Ecole de la Paix. Alvaro, désormais 26 ans, enseigne le tennis à l’académie; Sergio, 16 ans, préfère le foot; Jaime, 13, marche sur les pas de la star puisqu’il vient de disputer les Petits As à Tarbes. Quant à Carlitos… «C’était et c’est toujours un bonbon», fond celle qui fut son institutrice principale, à l’évocation d’une visite en 2022, où le champion était «resté toute une matinée pour prendre des photos avec tous les gamins, le concierge, la cuisinière et leurs proches».
Au pied d’une peinture murale qui rappelle le passage et les valeurs du champion, Loli Moreno évoque «un petit garçon plein d’humour et de fraîcheur, qui aimait faire des blagues avec ses copains et qui savait profiter de tout ce qui se présentait dans la vie». L’enseignante parle aussi d’une «formidable force intérieure». Sans une once de prétention, au contraire: «Quand il rentrait d’une compétition avec un trophée, il avait honte de l’amener en classe – il ne l’a jamais fait. En revanche, dès qu’il y avait quelque chose à gagner avec l’école, et nous gagnions souvent avec lui dans l’équipe, c’était le premier à vouloir brandir la coupe et fêter la victoire.»
Jambons et musée
Tout le monde le considérait comme un soleil, lui ne s’est jamais pris pour un roi. Il l’est devenu, en toute simplicité. Le coach Kiko Navarro a bien dû lutter face à quelques ennemis sur le chemin, à commencer par le téléphone portable et le chocolat. La tentation du gin tonic? «C’est avec moi qu’il a bu son premier, à 16 ou 17 ans», promet l’ancien guide, qui ne cherche pas à magnifier son œuvre. «Il était si bon en tennis que notre plus grand défi consistait à bien doser la charge de travail et maintenir son degré de motivation. A partir de là, il serait irrésistible.»
Au cœur d’une «période incroyable», où «la relation coach-élève a vite débouché sur une très forte amitié, une connexion père-fils», il y eut toutefois une heure décisive. Une heure ferroviaire parmi mille voyages entre Pavie, où un surdoué de 12 ans venait de saboter un match, et Milan, où il fallait reprendre l’avion. Une heure durant laquelle Carlitos a essuyé le sermon de sa vie et quelques larmes. «S’il y avait eu une caméra dans le train, les parents m’auraient fait mettre en prison, plaisante Kiko Navarro. Je lui ai expliqué qu’on pouvait perdre un match mais en donnant tout, que sans la bonne attitude pour accompagner son talent, il n’y arriverait pas. Je sais que Carlos se souvient encore des mots qu’il a entendus ce jour-là et qu’ils ont été très importants dans son parcours.»
Le no 1 mondial dessine sa nouvelle route à Melbourne, si loin d’El Palmar, avec une première couronne à l’Open d’Australie en ligne de mire. Dans l’arrière-salle du restaurant, à un pan des jambons, un petit musée Alcaraz va voir le jour. «Quand je demandais à son père si Carlitos allait pouvoir jouer au plus haut niveau, il me répondait toujours la même chose: ce sera très difficile, sourit Antonio Nicolas. Finalement, il n’a pas trop mal réussi.»


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