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Il y a 40 ans, tous les regards du Québec étaient tournés vers Jonquière. Les sœurs Micheline, 53 ans, et Laurence Lévesque, 56 ans, sont arrêtées le 7 janvier 1986 à l’aéroport de Rome. Leurs valises rouges, devenues un symbole célèbre, contenaient six kilos et demi d'héroïne pure. Des journalistes saguenéens reviennent, quatre décennies plus tard, sur le procès médiatisé des sœurs Lévesque.
À l'époque et encore à ce jour, tous les éléments sont réunis pour alimenter les discussions et les spéculations : des protagonistes atypiques, en l'occurrence deux femmes dans la cinquantaine, des personnages clés jamais retrouvés et la quantité et le type de drogue saisie.
Au moment de leur arrestation, les sœurs Lévesque sont en transit à l’aéroport de Rome alors qu'elles reviennent d’un séjour de trois semaines en Inde. Des chiens de détection trouvent l'héroïne, qui vaut 4,5 millions de dollars américains, dans les valises rouges de Micheline Lévesque. La manœuvre frauduleuse est forcément récente, puisque la colle dans le double fond du bagage est fraîche. Le duo dans la cinquantaine est inculpé de possession d’héroïne avant d'être acquitté une dizaine de mois plus tard.
Des informations de l'époque laissaient croire que les sœurs Lévesque étaient attendues à l'aéroport de Mirabel par les autorités canadiennes.
Jocelyn Proulx travaillait comme journaliste à Radio-Canada. Il se rappelle de l’importance de ce fait divers pour les artisans des salles de rédaction du Saguenay–Lac-Saint-Jean, encore plus après le retour du congé des fêtes alors que l'actualité se fait plutôt calme.
Une bombe atomique, résume-t-il. Pour une salle des nouvelles, en région, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, deux enseignantes prises avec 15 livres d'héroïne dans leur valise à Rome, le national est tombé là-dessus. Ça tombait au bon moment pour que tout le monde s’intéresse à cette affaire-là.
Plus ça avançait, plus ça devenait gros, jusqu’à la tenue du procès, seconde le journaliste au journal Le Quotidien, Stéphane Bégin.

Laurence et Micheline Lévesque ont été acquittées de trafic de drogue en 1987.
Photo : Radio-Canada
Les deux femmes dans la cinquantaine, qui ont longtemps enseigné à la polyvalente de Jonquière, ne correspondaient en rien à l’idée qu’on se faisait de trafiquants de drogue.
Laurence était réservée, toute menue, ne prenait pas de place, ne déplaçait pas les montagnes. Micheline, c’était une femme qui avait du chien, du guts, un petit côté quasiment baveux, elle avait un ton particulier qui faisait qu’elle était souvent au-devant de sa sœur, résume Stéphane Bégin.
Micheline et Laurence Lévesque ont toujours clamé leur innocence, jetant le blâme sur un agent de voyage du Québec. Sylvain Roy leur aurait procuré des billets à bon prix pour New Delhi en plus de s'occuper de leurs valises pendant une expédition de quelques jours.
Après plus de trois mois d’incarcération à la prison de Rebibbia, les femmes obtiennent leur transfert dans une résidence surveillée appartenant au Père Armand Gagné, un prêtre de l’ordre des Trinitaires originaire de La Baie. Un peu plus d'une année s’écoule avant la tenue de leur procès.
Un procès suivi
Trois journalistes du Saguenay–Lac-Saint-Jean avaient été affectés à la couverture du procès des sœurs Lévesque en Italie. En début de carrière, Jocelyn Proulx et Stéphane Bégin avaient suggéré à leur patron de couvrir les procédures. Yves Bernard, de la station de radio CKRS, complétait le trio.

Stéphane Bégin et Jocelyn Proulx se souviennent bien de la couverture de l'affaire des sœurs Lévesque à Rome.
Photo : Radio-Canada / Claude Desbiens
Quand une occasion comme ça se présente, ça ne se refuse pas. Ça va se présenter une fois dans une carrière, résume Jocelyn Proulx, qui était responsable des affaires judiciaires depuis quelques années à Radio-Canada.
Âgé de 25 ans, Stéphane Bégin plongeait également dans une première expérience de travail à l’international. Ça ne passe pas souvent, t’en profites. J’en ai profité pendant deux semaines pour ne pas juste faire le procès, mais aussi faire le tour de la ville, confirme-t-il.
En mettant le pied en Italie, les deux journalistes sont rapidement impressionnés par le haut niveau de surveillance à l’aéroport et au palais de justice. Une ambiance qui tranche avec la réalité québécoise.
Les collègues se souviennent d'une cause grandement suivie au Saguenay–Lac-Saint-Jean et ailleurs au Québec, alors qu’il s’agissait d’un cas relativement commun pour les médias italiens.
C’était une expérience formidable. C’était un travail absolument incroyable. Il fallait fournir la radio nationale, les bulletins de nouvelles nationaux, les émissions nationales. Ensuite, même chose pour Chicoutimi, il fallait fournir les bulletins de nouvelles toute la journée, l’émission du matin, de l’après-midi, se remémore Jocelyn Proulx.
De longues journées de travail
En plein milieu des années 80, les outils technologiques se font rares et la barrière de la langue est forte.
Il fallait parler avec l’opératrice qui parle italien. Je devais appeler 15 fois par jour, résume M. Proulx. Il s’attendait à être en mesure de se faire comprendre en parlant en français et en anglais.
Journaliste en presse écrite, Stéphane Bégin avait la chance d’avoir un ordinateur avec lui. Il rédigeait son texte, puis devait le dicter au téléphone, jour après jour, à une adjointe administrative du Quotidien. La procédure prenait plus d’une heure.
Je pense qu’on s’est quand même bien débrouillé, souligne-t-il.

Stéphane Bégin a discuté avec Micheline Lévesque une dernière fois il y a une dizaine d’années. Elle lui a suggéré de faire un feu de joie avec les notes qui concernait cette affaire.
Photo : Radio-Canada / Claude Desbiens
Jocelyn Proulx se souvient d’avoir rencontré les sœurs Lévesque à deux reprises pendant les procédures en Italie, d’abord dans l’appartement supervisé, puis ensuite en pleine rue pour une conférence de presse.
Il y avait des avocats, dont Claude F. Archambault. C’était un Kid Kodak, il aimait ça. Si on voulait des déclarations, Claude F. Archambault en faisait, il représentait les sœurs Lévesque, rappelle M. Proulx.
Pendant la couverture du procès, Stéphane Bégin a même cassé la croûte avec les deux femmes en plus de visiter Rome en leur compagnie. Micheline et Laurence Lévesque pouvaient quitter leur résidence surveillée quatre heures par jour. Au lendemain de leur acquittement, il s’est rendu en leur compagnie avec Yves Bernard à la prison de Rebibbia pour récupérer les effets personnels du duo.
Acquittées faute de preuve
Faute de suffisamment de preuves pour les condamner, les deux femmes sont finalement acquittées par trois juges de la cour italienne le 12 février 1987. Deux semaines plus tard, elles rentrent à la maison. Micheline et Laurence Lévesque sont accueillies par une horde de journalistes.
Si ça arrivait aujourd’hui, ça ferait exactement le même phénomène. Ça se jouerait toujours aussi fort parce que c’était une histoire surprenante.

Micheline et Laurence Lévesque ont été arrêtées à l’aéroport de Rome avec plus de 6 kg d'héroïne dans leurs valises.
Photo : Radio-Canada / Claude Desbiens
Quelque temps après la fin du procès, des journalistes ont reçu une petite enveloppe de couleur brune dans laquelle se trouvait un sachet de poudre blanche. À l’intérieur se trouvait l’invitation pour le lancement du livre de Micheline et Laurence Lévesque.
Je pense que ça faisait partie de la façon de faire de Micheline. Le clin d'œil est extraordinaire, conclut Stéphane Bégin.


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